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Müller Factory

mise en scène Michel Deutsch

Collage à partir des textes Hamlet-Machine de Heiner Müller, Germania 3 de Heiner Müller
 
 

Müller Factory - petit traité d’hantologie

On peut considérer qu’Hamlet-Machine (1977) est un commentaire de l’Hamlet de Shakespeare. La " pièce " de Heiner Müller est une tentative de déconstruction méthodique de la " plus longue pièce du répertoire ".
Cinq séquences nous rappellent les cinq actes du drame de Shakespeare ; trois figures (Hamlet, Ophélie, le Narrateur) à la place des nombreux personnages. Le texte (neuf pages !) qui se présente sous la forme d’un " long " fragment est un montage d’emprunts et de citations, de Shakespeare bien sûr, mais aussi de T.S Eliot, Hölderlin, J.P. Sartre etc … ou encore d’extraits d’anciennes pièces de Müller lui-même.
Un texte qui fait songer à un tableau de Rauschenberg …

Il est question dans Hamlet-Machine du naufrage de la révolution, du corps réduit à l’état de machine, de l’emprise mortifère des valeurs économiques, du rationalisme et de l’idéologie du progrès, mais aussi, à l’inverse, du rôle positif des femmes, de l’anarchie, du chaos et du désordre.

Après la logique des masques, le travail de mémoire : dans Germania 3, les spectres du Mort-homme, Müller poursuit son dialogue avec les morts. Le théâtre se fait archéologue, fouille, déterre et met au jour le danger venant d’un passé mal digéré. Les morts sont aussi englués dans la catastrophe de l’Histoire que les vivants. Je prétends que le théâtre est toujours la scène d’une «Hantologie», d’une science des fantômes, d’une évocation et d’une comparution des spectres.

Depuis une dizaine d’année mon travail théâtral est tourné vers une mémoire du temps présent : creuser le présent, lever les fantômes – les cadavres – qui l’habite ! Müller-Factory s’inscrit dans la suite de mes Histoires de France (avec Jo Lavaudant au Théâtre de l’Odéon à Paris), de mes Imprécations (au Théâtre de la Bastille, à Paris et au Théâtre national de Strasbourg) ou encore d’un spectacle plus ancien au Théâtre de la Colline à Paris : Sit Venia Verbo qui revenait sur " l’affaire " Heidegger.

Müller-Factory après Shakespeare-Factory. Müller avait qualifié ainsi son travail sur le Grand Will, en référence aussi à la Factory d’Andy Warhol. Le fait est qu’il s’agit bien de mettre un texte au travail ; de rendre manifeste en quelque sorte le " monde " qu’il suppose certes (les circonstances historiques, politiques, poétiques, etc …) mais d’abord de donner à entendre et à voir le " monde " du poème …
La RDA a sombré corps et biens en 1989. Le " Premier Etat des ouvriers et des paysans sur le sol allemand ", " la Meilleure Allemagne " n’aura duré que 40 ans. Müller-Factory replace l’écriture de Müller dans ce laboratoire que fut la République Démocratique Allemande sous tutelle soviétique, dans l’univers qui l’a fait naître, qui l’a pour ainsi dire provoqué.

Un choeur de jeunes acteurs qui s’emparent du " monde " de leurs pères, en joue, le questionne, le rende à nouveau sensible. Une archéologie du sensible sans nulle doute. Les utopies communistes et un " monde " disparu qui, on aurait tort de l’oublier, détermine le nôtre. Un jeu avec les fantômes de Staline, et de Hitler, avec Charles Manson et Electre … en chanson.

Michel Deutsch