La pièce présente des extraits du Misanthrope de Molière suivi du Dernier sursaut, de Michel Vinaver, un impromptu mettant en scène une troupe de comédiens. Ces comédiens dépositaires de l’oeuvre de Molière se scandalisent d’un film tournant en dérision la vie de leur Maître, et, scandale, l’Épisode légendaire de sa vie, sa mort. La variante consiste dans le fait qu’au moment où il meurt, il s’identifie non plus à Argan, du Malade Imaginaire, mais à Alceste, du Misanthrope. Il s’imagine en train de bondir sur scène lui-même et à la vision d’une étreinte amoureuse, fulgurante et fatale entre lui et Célimène. Le film, à sa sortie, suscite une levée en masse des dévots, les dévots de la secte Molière qui cherchent à s’opposer à sa diffusion...
« PHILINTE :
La loi reconnaît à l’art une liberté...
ORONTE :
A partir de quoi les valeurs les plus sacrées
Se feraient piétiner ?
Je prétends que cette liberté-là n’est pas de celles
Que sauraient tolérer les honnêtes gens ».
Les comédiens mis en scène dans cette pièce vouent un véritable culte à celui qu’ils considèrent comme leur Dieu, comme le créateur du Théâtre. Un Dieu, Molière ; une
religion, le Théâtre. Malmenés, remis en question dans leur conviction intime, donc dans leur personne même, les comédiens – fidèles – fanatiques ne tolèrent pas cette atteinte
à leur croyance, à leur Dieu. Ils n’admettent pas qu’on puisse critiquer ou mettre en doute Son Existence (à Molière). D’autres considèrent qu’à défaut d’être un chef d’oeuvre,
le film est en droit d’exister ; ils imaginent un machiavélique stratagème pour défendre la liberté de création et le libre-arbitre. Petite leçon de choses...
Deux actrices défendent un projet pire encore que le film détournant le Misanthrope, puisqu’elles invoquent un film niant l’existence même de Molière, « La
Suprême Imposture ». Elles situent l’action de ce film produit par deux banquiers nippons au Japon.
La blessure provoquée par le film est très profonde chez ces croyants, fidèles parmi les fidèles, car il est affirmé que Molière n’existe pas :
«BÉLINE : That’s right ! C’est une affaire qui demande all your attention.
Their film s’appelle La Suprême Imposture. Eux faire quinze années de research sur Molière. Eux découvrir que Molière does not exist . (...)
ANGÉLIQUE : Ohaio gozaimasu.
ÉLIANTE : Yoshishige minamoto. Kounichi wa.
ORONTE : Diantre !
BÉLINE : Is a mega project. Very big money. Les deux plus grosses banques nipponnes backing le film, see what I mean ? Enormous ! Right ?
ANGÉLIQUE : Haï ! Hinoki izanami oyamakui.
ÉLIANTE : Gomenasaï ! Kiyomaro jimu tokugawa yashiro.
BÉLINE : Bad image pour Molière. Bad pour vous. Very bad pour moi. Common interest. Intérêt commun. Get it ?
ANGÉLIQUE : O-kane arimasen.
ÉLIANTE : Haï ! Doko ikimasho (...)».
À cette annonce terrible pour ces fidèles «moliériens», l’ironie du sort se manifeste et ces comédiens si profondément choqués et scandalisés par le film américain en viennent à préférer sa sortie sur les écrans. Tout plutôt que « La Suprême Imposture ».
De ce fait elle repousse les limites de la liberté de création artistique dans ses retranchements les plus ardus, pour faire admettre et accepter l’idée qu’un artiste peut détourner ou critiquer une oeuvre, fûtelle d’un Maître comme Molière, pourvu qu’il le fasse dans le respect de l’oeuvre originale et de son auteur. Mais provoquant pour défendre leur position ouverte, elle ouvre aussi le champ d’une liberté de création artistique sans limites, qui soulève la question de l’éthique. Les artistes doivent-ils se soumettre à une éthique ? Se doivent-ils de conserver à travers leurs créations une morale ? Quid du respect dans la création artistique ?
Extrait des propos de Michel Vinaver tenus dans Le Monde :
« J’ai voulu faire le portrait d’une certaine médiocrité, d’une certaine façon de chercher des compromis qui est en fait une façon de se compromettre, cette veulerie, cette
imposture que l’on constate souvent autour de nous. La pièce n’est pas un pastiche, c’est plutôt un regard ironique et amoureux sur l’oeuvre de Molière. Je pense que ce mode de
moquerie est beaucoup plus fidèle à ce qu’il était que toute espèce d’encensement.»