La pièce à peine lue, nous lui avons découvert un écho visuel saisissant dans l'oeuvre du peintre graveur québecois Louis- Pierre Bougie. Il n'est pas scénographe, mais l'attention fascinée que nous avons manifestée à l'égard de son travail et l'aventure humaine de moitié-moitié ont su l'enthousiasmer. Il a proposé de créer une affiche originale pour le spectacle. La gamme des couleurs gris-bleu-vert récurrente dans son oeuvre a servi d'étalonnage pour les patines du décor et les lumières.
Giacometti, grand maître sculpteur et dessinateur a également guidé les recherches scénographiques et chorégraphiques. Silhouettes dessinées dans un espace dépouillé, silhouettes « en marche » en mouvement, mais paradoxalement immobiles, autant de puissantes sources d'inspiration pour le travail corporel. La chorégraphe Laurence Levasseur a mis au point avec les acteurs un vocabulaire, un alphabet physique autonome, décalé de la parole et du dialogue, dans lequel chacun des deux acteurs peut puiser son inspiration.
La transformation du décor, telle que voulue par l’auteur, constitue le plus grand défi de mise en scène. Au premier regard, un univers visuel et sonore très clairement référencé : la banalité d’une cuisine moderne, standardisée, un lieu qui évoque notre urbanité stérile, consumériste et codifiée. Dehors, c’est la civilisation et la civilisation a perdu le sens du sacré. La civilisation, c’est le vide. Dedans, ce sont deux humains qui ne savent plus communiquer et dont les corps oubliés, niés, n'existent plus. Dedans, progressivement, la cuisine se défait, le sol s'ouvre, le plancher s’éventre. Les murs disparaissent dans les noirs, On glisse imperceptiblement, on dévie doucement, quittant la sphère du réel pour lui préférer une dimension plus onirique.
Le son, c'est le troisième personnage. Plusieurs natures de sons cohabitent, se superposent, se métissent : sons réalistes de l'extérieur qui renseignent sur l'inscription de
l'intrigue dans la modernité et l'urbanité, des sons émanant du plateau même. Des bruits déclenchés par un geste (poser un verre, déplacer une chaise, tourner le robinet d'eau…)
sont captés et retravaillés, faisant glisser le naturalisme apparent des situations vers un théâtre de sensations et de visions. Enfin, d'autres sons, difficilement définissables
et identifiables puisent leur inspiration dans la nature, l'animal, l'organique, le tellurique…
Ainsi, son, lumière, décor tissent un réseau de signes en perpétuelle correspondance.