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Entretien avec David Van Reybrouck

Décidément, l’auteur David van reybrouck est attiré par l’Afrique. Il a créé avec Josse de Pauw Die Siel van die Mier (L’Ame des termites), un monologue dont la majeure partie se déroule en Afrique. récemment, il s’est impliqué de diverses manières dans le Trajet-Congo du KvS. Le journal De Morgen a publié les reportages de ses voyages au Congo, dans le cadre du KvS ou non. David va rédiger un livre sur l’histoire du Congo et se prépare à écrire Missie, une pièce de théâtre sur les missionnaires. Notre entretien a lieu à son retour d’un périple bouleversant de six semaines en Afrique, pendant lequel il a interviewé des missionnaires pour collecter du matériel.

Ivo Kuyl : Les missionnaires. Un sujet chargé. Quand les gens entendent ce mot, ils pensent souvent à « gagner des âmes ». Ils voient dans les missions passées et présentes un avant-poste de l’impérialisme occidental, aujourd’hui encore, à l’heure où la plupart des pays européens ont perdu leurs anciennes colonies.

David Van Reybrouck : Depuis les 15 dernières années, nous avons pris l’habitude de remettre en question toutes sortes d’implication et d’engagement – d’amour du prochain dans le cas des missionnaires – et de supposer qu’il y a toujours un autre plan, un agenda caché. C’est une espèce de méfiance systématique à l’égard des convictions, certainement de nobles convictions. L’amour du prochain devient alors un prétexte pour imposer des valeurs occidentales, catholiques ou pour coloniser les esprits et les corps ou même compenser en quelque sorte une vie sexuelle frustrée. Avec comme grand désavantage qu’on jète le bébé avec l’eau du bain. Bien sûr, il est crucial de rester critique, mais nous devons aussi nous garder d’ériger cette critique en finalité. La plupart des missionnaires avec lesquels j’ai parlé ont complètement intégré cette critique postcoloniale. Ce serait donc parfaitement erroné de juger l’oeuvre des missionnaires en l’an 2007 sur la base d’une documentation qui concerne le mode des missions entre 1900 et 1950.

Et c’est exactement ce qui se passe constamment, donc la plupart des critiques sont anachroniques.

Et faciles. J’ai écouté ces gens et j’ai été impressionné par leur quête et aussi par leur sérénité, malgré le fait qu’ils sont confrontés, dans une très large mesure, à la souffrance et au chagrin. Les missionnaires avec qui j’ai parlé ont une humilité et une patience à laquelle nous pouvons à peine prétendre avec notre mode de pensée axé sur le résultat. Certains missionnaires disaient : nous n’y sommes pas encore, mais peut-être y serons-nous dans cinq cents ans. Avoir une foi qui permet de concevoir un délai de cinq cents ans doit procurer un calme énorme en cas de revers. Quand les dix-quinze dernières années de votre vie semblent sans valeur, il n’y a pas vraiment de raison de désespérer.

Dans quels lieux as-tu été et quelles personnes as-tu rencontrées ?

J’ai parlé avec une quinzaine de personnes de divers ordres catholiques : des Jésuites, des Pères Blancs, des Pères de Scheut, des oblats, des Capucins, des Franciscains, des Salésiens, etc. Partout au Congo : à Kinshasa, Kikwit, Bukavu, Goma, Kalima, Kamina, Lubumbashi et Likasi. Mais les entretiens cruciaux pour moi se sont passés dans l’est – ce n’est pas un hasard – à Bukavu et à Goma, le territoire entre le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, qui a souffert le plus pendant la toute dernière guerre et qui baigne toujours dans une atmosphère de guerre. Pour moi, ce contexte était crucial : je ne voulais pas obtenir le monologue d’un missionnaire qui vit ici dans une maison de repos, mais de quelqu’un sur place qui a vécu la guerre et se débat avec la souffrance de cette guerre. Toutefois, ce n’est ni cette guerre ni le contexte historique du Congo pendant les 15 dernières années qui m’intéressent avant tout. Mais cela m’aide pour mener ma réflexion sur l’engagement du missionnaire. Comment peut-on encore réfléchir sur son Dieu quand on a vu quelqu’un passer avec un seau rempli d’yeux d’êtres humains ; comment peut-on encore croire en la bonté de l’être humain, quand on a été soi-même plusieurs fois plaqué au sol de son poste de mission et qu’on a crié: « Mais tirez donc! »

« Engagement » est donc un mot-clé pour toi.

Avec cette pièce, je veux sonder les conditions qui permettent l’engagement aujourd’hui. Pas seulement religieux, mais aussi artistique. Et pour moi, le missionnaire est une sorte d’aune : quelqu’un qui a choisi de vivre selon ses convictions et qui est parfois prêt à assumer les conséquences écrasantes de ce choix.

Aujourd’hui, ce n’est plus si simple de prendre la foi catholique au sérieux ou de comprendre comment cette foi peut être un terreau si éminemment fertile pour son engagement.

C’est comme ça, tout simplement et de ce point de vue, l’écriture de cette pièce est une lutte. Une lutte avec l’héritage de la foi catholique. Après une rencontre approfondie avec le catholicisme, je suis devenu athée, en conscience, assez jeune. Ce projet est pour moi une sorte de nouvelle rencontre avec le catholicisme et en même temps aussi un adieu définitif. Certains points de départ de la foi catholique sont devenus inacceptables à mes yeux. Il s’agit des axiomes très essentiels, comme l’existence de Dieu, de l’au-delà et du sens de la souffrance. En même temps, j’ai été très impressionné par plusieurs de ces missionnaires et je sais que mon admiration pour ces personnes, pour le travail qu’elles font, n’est pas détachée de leur foi. Camus a dit : « Il faut être un saint sans Dieu ». La question est de savoir s’il est possible « d’être missionnaire sans Dieu ». Même pour un artiste, c’est sacrément difficile de développer un engagement s’il n’est lié à aucune foi. Même si ce n’est que la foi en une sorte de dignité humaine.

Es-tu d’avis que l’artiste d’aujourd’hui doit retourner à la littérature engagée ou à l’art engagé comme on l’a connu dans les années 60 et 70 ?

Je ne pense pas que l’art doive nécessairement être le véhicule d’une prise de position idéologique. Cette attitude conduit trop souvent à un art trop superficiel, de l’art qui veut faire passer un message qui peut être transmis en dehors de cette expression artistique. L’art a la force de dire ce qui ne peut se formuler d’aucune autre manière. Il faut toujours garder cette ambition formelle. C’est pour cela, je pense, que dans une pièce de théâtre par exemple, on peut aller beaucoup plus loin et être beaucoup plus nuancé qu’une certaine prise de position sociale.
Je suis toujours impliqué. C’est la manière qui diffère. Je répartis les différentes tentatives de mon écriture selon les genres. Une chronique dans un journal ou un livre de non fiction visent une action politique beaucoup plus directe. Et je viens de publier récemment avec Geert Buelens et Jan Goossens un livre sur les développements politiques et des scénarios d’avenir potentiels pour la Belgique à partir de mon mécontentement causé par les tendances séparatistes en Flandre. Un poème, un roman ou une pièce de théâtre ont toujours un degré d’introspection et de psychologie beaucoup plus élevé. Non, Missie ne sera pas une pièce de théâtre politique. Par contre, je suis bel et bien à la recherche d’une écriture qui est très consciente de son contexte historique et politique, mais qui ne se contente pas juste d’y adhérer. Pour moi, ce sont toujours les gens qui passent avant, comment ils fonctionnent dans un tel contexte.

Quel était le profil des missionnaires que tu as rencontrés ?

Tous les missionnaires sont très différents. Il n’existe pas de « prototype ». Cependant, j’ai remarqué que beaucoup d’entre eux avaient fait partie d’un mouvement de jeunesse, comme les KSA (Action estudiantine catholique), où ils ont acquis la débrouillardise nécessaire. J’ai d’abord interviewé les missionnaires très âgés, ce sont – certainement lorsqu’il s’agit de Jésuites – die hards, le Al Qaida du catholicisme en un certain sens. D’un point de vue dramaturgique, ils ne m’intéressent pas tellement, parce que leur système de foi reste intact, quoi qu’il arrive. « Que s’est-il passé lorsque 7 soeurs de votre congrégation ont succombé au virus ébola ou ont été violées et ensuite assassinées ? » « ha, c’est la Providence divine. » Aucune trace de révolte, de rébellion ou de lutte. Les conversations les plus intéressantes étaient celles avec des missionnaires un peu plus jeunes (toujours plus âgés que 65 ans) qui ont été confrontés d’une façon ou d’une autre avec le choix qu’ils ont fait il y a trente ou quarante ans. Et entre-temps, leur foi a été mise à l’épreuve par la souffrance, mais ils ont continué dans cette voie.

Que font les missionnaires que tu as rencontrés ?

Ils sont souvent actifs dans des écoles, ou aumôniers dans les prisons, il y a ceux qui occupent les postes de brousse – les fameux « broussards » – … Très souvent aussi, ils travaillent dans le secteur paramédical. Près de Kikwit par exemple, ils s’occupent des victimes de sicklémie, une maladie héréditaire effroyable qui se caractérise par des anomalies des globules rouges et peut provoquer des douleurs intenses. Ce qui frappe, c’est la créativité incroyable dont ils font preuve : ils apprennent à faire eux-mêmes des prothèses, à bricoler des chaises roulantes. Et ils se démènent inlassablement pour trouver des fonds, notamment pour construire une clinique pour les yeux.

Être missionnaire, en fait, c’est improviser pendant 90% du temps. Ils arrivent quelque part un mardi soir et le mercredi matin, ils donnent les premiers cours au petit séminaire de Bongolo, par exemple. L’un d’eux m’a raconté qu’il devait enseigner toutes les matières – français, économie, histoire, théologie,… – mais pas le néerlandais, parce qu’il venait de la Flandre occidentale et qu’il avait un accent. Mais il pouvait donner le cours de grec. Un autre missionnaire m’a dit : « Il y a trois choses à ne jamais oublier : votre moustiquaire, votre coffret de messe et une pince pour arracher les dents. »

Les conditions dans lesquelles les missionnaires doivent travailler sont sans aucun doute hallucinantes ?

Pour donner une idée : à Lubumbashi, j’ai rencontré Baudouin Waterkeyn, le frère de l’architecte de l’Atomium. Il est parti au Congo en 1958, juste au moment de gloire de son frère. C’était la veille de la célébration de sa cinquantième année de prêtrise. Il m’a montré tout l’hôpital de Lubumbashi, où il est aumônier. C’est là qu’on voit le désespoir total d’un pays comme le Congo. Il n’y a pas eu une goutte d’eau dans cet hôpital depuis 4 ans. Pour aller aux toilettes, il faut se frayer un passage dans 6 cm d’urine et d’excréments. Dans un accès de générosité, le nouveau gouverneur de Katanga leur a offert un corbillard et deux réfrigérateurs pour cadavres, mais de l’eau, non. Un beau garçon est entré dans la chapelle, en chaise roulante. Pas de mains, ni de pieds, juste des moignons. Il avait volé des fils électriques et il s’était fait prendre. Au Congo, la justice officielle est quasi nulle. Ils ont versé de l’essence sur ses mains et ses pieds et y ont mis le feu. Il lui restait un pouce.

J’ai entendu tellement d’histoires impressionnantes. J’ai aussi rencontré une soeur suisse qui a accueilli pendant trois ans des femmes qui ont été violées près de Bukavu, des milliers et des milliers de femmes. Il y a aussi quelqu’un comme Jo Deneckere qui est à Lubumbashi, mais qui a vécu la guerre dans le territoire Ituri entre les hema et les Lendu. Ils ont déchargé des kalachnikovs sur lui pour le chasser, tout contre sa tête, ce qui lui a infligé des problèmes d’audition. Malgré cela, il est resté à son poste, dans des conditions extrêmement difficiles. Il allait là ou la MoNUC ou l’oNU n’allaient plus. Il m’a raconté l’histoire d’une zone où régnait de nouveau un peu de paix, mais où les patrouilles étaient encore régulières. De sa voiture, il a vu une silhouette tituber sur la route, c’était un citoyen ordinaire. Cet homme avait 9 balles dans le corps et était en train de mourir. Jo s’est arrêté et l’a emmené à l’hôpital pour le soigner.

Tu m’as dit que les évêques congolais ont écrit une lettre dans laquelle on lit que le déclin moral est le plus grave problème dans leur pays. Partages-tu cette conception ?

Je suis d’accord avec les évêques, cette crise congolaise a en effet commencé comme une crise économique, politique et comme une crise de la démocratie. Mais à l’heure actuelle, c’est aussi une véritable crise morale. Le déclin du pays s’est incrusté dans les fibres de quasi tous les Congolais. L’idée qu’il existerait encore partout en Afrique un sentiment de collectivité évident, une solidarité évidente, est fausse. Le Congo n’est pas un pays boitant à la traîne dans l’ordre mondial néolibéral, c’est l’exemple le plus extrême de la façon dont le néolibéralisme brise un pays, avec très souvent pour conséquence affligeante un égoïsme poussé et une pulsion individualiste extrême. Les associations se multiplient, tout le monde veut être directeur. Dans l’armée, il y a plus d’officiers que de simples soldats. Il y a très peu de sens civique. Au Congo, on ne vit plus ensemble, on survit collectivement. heureusement, on y croise aussi de temps à autre des types très bien qui sont une source d’espoir. Beaucoup de missionnaires essayent, à partir de leur foi, d’émanciper les gens, de leur donner un sens civique, de guérir les blessures du passé.

Comment vas-tu classer ce matériau, as-tu déjà une idée ?

Un ou deux entretiens détermineront la structure globale, mais ils seront enrichis par les récits que plusieurs personnes m’ont racontés. Un grand nombre de ces récits sont très bouleversants. J’exprimerai cela dans l’écriture du texte. D’une part, j’ai du mal à le formuler maintenant dans une discussion, d’autre part, je me sens en quelque sorte incapable. Pudeur, émotions, peur du mauvais goût, du sensationnel. Cela semble peut-être étonnant après tout ce que je viens de dire, mais l’humour sera bien présent dans la pièce. J’ai aussi beaucoup ri avec les missionnaires.