C’était une belle femme, la première danseuse de l’Olympia de Paris, grande, blonde, avec la peau douce comme de la soie, et surtout elle te jetait des regards qui te faisaient sentir petit, petit...
Près de Sant’Oliva, le quartier des putains, Gaetano et Salvatore Lucchese, assis sur leur chaise, attendent Mishelle.
Gaetano refuse de regarder son fils en face et - même s’il sent si fortement cette présence humaine qu’il en frissonne - il se blottit sur sa chaise, retient son souffle et écoute
en silence. Les souvenirs flottent dans l’air comme les feuilles d’automne emportées par le vent et Gaetano en tenue de fête, est devant la fenêtre, la tête penchée sur la
poitrine. Le temps n’existe plus. Depuis des siècles, Gaetano, frappant ses jambes de pierre de ses poings fermés, réclame la fée enchanteresse qui un jour s’en est allée, le
laissant tomber soudainement dans son corps difforme.
Le fils, chien en rogne, est assis, les cuisses ouvertes, face au mur. Cela fait dix ans que son père lui tourne le dos. Et chaque nuit, à la lumière de la lune, le « fiston de la Française » s’habille, se pare. La transformation achevée, dans la petite pièce à l’odeur de renfermé, elle dégage un parfum désespéré de printemps, de fleurs, que Gaetano ne supporte pas. Mishelle est prête : rude, dure, pesante, elle vibre avec une joie sourde. Malgré ses flancs lourds et informes, Mishelle marche la tête haute. Elle donne un baiser chaste sur le front de son père et, sans honte, elle s’en va parcourir la rue Sant’Oliva, de haut en bas et de bas en haut...
EMMA DANTE