Spectacles
Mère &
fils, comédie nocturne
Trois individus bourrés d’incertitudes...
Après sept ans d’absence, le Fils rend visite à la Mère. Les retrouvailles durent toute une nuit. Ils parlent des gens du village, du passé, de ce qu’ils ont fait et n’ont pas
fait, du Père si lointain. Parti un jour, pour toujours semble-t-il, mais toujours présent dans leurs mémoires à tous deux, dans leurs fantasmes plutôt discordants. À chacun son
mystère, son secret, à chacun sa vérité. Et l’arrivée inopinée du Père au lever du jour, ne va pas aider à résoudre les problèmes, bien au contraire. Il les prolonge, les
contredit, les enrichit de sa vérité à lui. De ses propres fantasmes ?
Mère & fils, comédie nocturne : ainsi s’intitule la pièce de Joël Jouanneau. Et qu’il s’adresse à des publics de préférence jeunes ou bien adultes, son théâtre
tourne autour de l’enfance, l’enfance liée à la mort. Ici, dans cet affrontement entre souvenirs et oublis qui s’opposent, il y a comme une volonté de meurtre, et en même temps
le désir fou de faire revivre ce qui peut-être n’a jamais rien été que chimère. Il y a cette femme seule, abandonnée par son homme et son fils, en butte à la malveillance du
village tout entier, et qui, pour ne pas sombrer, n’a trouvé d’autre bouclier que l’ironie agressive. Il y a ce garçon en quête de racines, et qui s’est arraché des siennes pour
se lancer à la poursuite d’un père, d’une idée, d’une image de père.
Il y a cet homme qui enfin apparaît. Et comme s’il appartenait à un autre monde, à un autre temps, il dérape en monologues affolés. Trois individus bourrés d’incertitudes :
un trio extraordinairement vivant. De quoi combler les comédiens et le metteur en scène. Michel Raskine revendique haut et fort un théâtre de personnages et de mots :
Ici tout passe par la parole
« Tout ceci peut paraître démodé, et j’en reconnais la banalité, peu importe, je continue à rêver d’un théâtre qui propose un langage, suscite une attente permanente, provoque l’imagination, l’émotion. Ici tout passe par la parole, on pourrait très bien y voir une pièce radiophonique. Pour autant, nous n’en ferons pas un oratorio, la psalmodie n’est vraiment pas mon genre. Je ne cherche que le concret, et de ce point de vue, quelle qu’en ait été l’issue, le travail sur les deux pièces de Nathalie Sarraute, Elle est là et C’est beau [[Présenté au Théâtre de la Ville-les Abbesses, en octobre 2002.]], m’a paradoxalement beaucoup appris. Il m’a conforté dans l’idée qu’aller vers la litanie et le désincarné n’est pas nécessaire, même si, comme dans ce texte-là de Joël Jouanneau, la langue peut convoquer une sorte de chant de la douleur.
L’idée que le trio père-mère-fils n’est pas viable
« C’est un texte implacable. Son thème central s’appuie sur l’idée que le trio père-mèrefils n’est pas viable, que la naissance de l’enfant fait exploser le couple
parental. Le point de vue est raide, et pourtant ne mène pas à la détresse : il s’agit d’une comédie, j’y tiens : Mère & fils, comédie nocturne. J’ai
insisté pour que le mot figure dans le titre. Je souhaite faire entendre l’apparente légèreté des personnages autant que leur angoisse, l’aspect dérisoire des événements
évoqués, leur singularité autant que leur dureté.
« Bien que Jouanneau soit lui-même metteur en scène, et aussi pour cette raison sans doute, il laisse une entière liberté. Je lui trouve, ici, quelque chose de neuf.
Peut-être grâce à son travail, en tant que metteur en scène justement, sur des auteurs comme Jean-Luc Lagarce, dont il a récemment monté J’étais dans ma maison…, ou
Imre Kertèsz dont il a adapté Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas , avec Jean-Quentin Chatelain, tellement loin du pathétique, du pleurnichard.
Son écriture appelle la musique
« Plus que jamais, son écriture appelle la musique. J’en profiterai pour faire écouter intégralement un blues chanté par Ella Fitzgerald. Uniquement sa voix pendant trois minutes. Trois minutes de musique, au théâtre, c’est long, mais elle est tellement bouleversante. Pina Bausch le fait souvent, Jean Eustache aussi, notamment dans La Maman et la Putain où l’on entend dans sa totalité une chanson de Damia et c’est un grand moment. D’ailleurs, déjà quand j’ai monté Huis clos, [[Huis clos de Jean-Paul Sartre, créé à Paris dans les derniers temps de l’Occupation, en 1944. Mis en scène par Michel Raskine en 1991.]] Rina Ketty chantait entièrement J’attendrai , tout un symbole, toute une époque. « Cette fois, le propos est différent. Ella Fitzgerald donne en somme le thème musical de la Mère. Celui du Fils, pianiste, est Chopin, un nocturne évidemment. Celui du Père, Ghost and flowers par Sonic Youth. Trois thèmes qui jouent ensemble comme jouent ensemble les voix, et les temps. Nous sommes à la fois dans celui, immédiat, du théâtre, et dans ceux des récits. Dans des époques floues qui se confondent et que la mémoire emmêle, dans le temps figé d’une photo qui ferait voyager l’imagination. Une photo en noir et blanc, c’est ce à quoi doit faire penser le décor. « Finalement, nous sommes dans un univers du conte et de l’étrange, familier à Jouanneau, à moi aussi. À la fin, c’est le point du jour, on quitte l’enfance en même temps que la nuit… J’ai un peu envie de raconter ça. »
Par Colette Godard