Une rencontre…
Mémoire et célébration… !
Ma rencontre avec Gérard Chaliand a eu lieu au jardin du Luxembourg un après-midi de printemps. Je lui ai parlé de l’émotion ressentie à la lecture de son récit « Mémoire de
ma mémoire » et je lui ai dit que j’y voyais, grâce à sa dimension à la fois poétique, lyrique et épique une formidable matière théâtrale. Je lui ai fait part de mon immense envie
de porter ce texte à la scène. C’est en effet tout ce que l’on recherche et que l’on attend au théâtre : toucher la sensibilité du spectateur par la force émotionnelle d’un
récit et la qualité universelle d’un texte. Il m’a écouté en me scrutant de son regard clair, lumineux…
Il a été d’accord immédiatement, nous étions sur la même longueur d’onde.
Au-delà de l’exigence artistique nous étions réunis dans une volonté de témoigner. Je connaissais, pour l’avoir déjà abordée, cette nécessité de l’engagement, celle de porter, de
transmettre, de dire à la face du monde ce que certains veulent taire ; non pas dans un esprit de haine, de vengeance ou de revendication culturelle ou ethnique, mais
plutôt d’hommage à la vie, de célébration du sacré de la vie qui reprend têtue malgré sa négation.
Nous gens de théâtre, nous le savons bien : quand on veut empêcher la création dans un endroit, elle renaît dans un autre, comme la vie… C’est cette force joyeuse et ce
miracle de la renaissance que nous voulions ensemble célébrer. Et en voulant ainsi rendre hommage à ce triomphe de l’énergie vitale et créatrice, fonder ma compagnie pour créer ce
spectacle était bien la moindre des choses.
Comme je désirais être acteur officiant sur scène, il me fallait un metteur en scène. J’ai choisi Frédéric de Rougemont parce que je connaissais son travail théâtral exigeant et
engagé notamment dans « L’Autre Guerre » d’Elsa Solal et « Jugement » de Barry Collins, remarquables. Je savais qu’il s’inscrirait parfaitement dans notre
démarche et servirait ce projet à la perfection. Je ne pouvais pas non plus imaginer cette création sans la présence d’Odile Frédeval, une comédienne magnifique habituée à jouer
« avec une grande force d’imprécation et d’émotion » (Gilles Costaz Zurban). Je savais que tous deux seraient à la hauteur de l’engagement pour porter ce message de mémoire
et de célébration.
Jean Claude Falet
Avant propos pouvant servir de mode d'emploi.
Je nie qu'une pensée claire puisse être indicible. Pourtant l'apparence me contredit; car, de même qu'il y a une certaine intensité de douleur où le corps n'est plus intéressé,
parce que s’il y participait, fût-ce d'un sanglot, il serait, semble-t-il, aussitôt réduit en cendres, de même qu'il y a un sommet où la douleur vole de ses propres ailes, ainsi
il y a une certaine intensité de la pensée où les mots n'ont plus part. Les mots conviennent à une certaine précision de la pensée, comme les larmes à un certain degré de la
douleur. Le plus vague est innommable, le plus précis est ineffable. Mais ce n'est là, vraiment, qu'une apparence. Si le langage n'exprime avec précision qu'une intensité moyenne
de la pensée, c'est parce que la moyenne de l'humanité pense avec ce degré d'intensité ; c'est à cette intensité qu'elle consent, c'est de ce degré de précision qu'elle
convient. Si nous n'arrivons pas à nous faire entendre clairement, ce n'est pas notre outil qu'il faut accuser.
Un langage clair suppose trois conditions: un parleur sachant ce qu'il veut dire, un auditeur à l'état de veille, et une langue qui leur soit commune. Mais il ne suffit pas qu'un
langage soit clair, comme une proposition algébrique est claire. Il faut encore qu'il ait un contenu réel, et non seulement possible. Pour cela, il faut, comme quatrième élément,
entre les interlocuteurs une expérience commune de la chose dont il est parlé.
Cette expérience commune est la réserve d'or qui confère une valeur d'échange à cette monnaie que sont les mots; sans cette réserve d'expériences communes, toutes nos paroles sont
des chèques sans provision; l'algèbre, justement, n'est qu'une vaste opération de crédit intellectuelle, un faux monnayage légitime parce qu'avoué: chacun sait qu'elle a sa fin et
son sens en autre chose qu'elle-même, à savoir en l'arithmétique.
Mais ce n'est pas encore assez que le langage ait clarté et contenu, comme si je dis « ce jour-là, il pleuvait» ou « trois et deux font cinq»; il faut encore qu'il ait
un but et une nécessité.
Autrement, de langage on tombe en parlage, de parlage en bavardage, de bavardage en confusion. Dans cette confusion des langues, les hommes, même s'ils ont des expériences
communes, n'ont pas de langue pour en échanger les fruits. Puis, quand cette confusion devient intolérable, on invente des langues universelles, claires et vides, où les mots ne
sont qu'une fausse monnaie qui ne gage plus l’or d’une expérience réelle ; langues grâce auxquelles, depuis l'enfance, nous nous gonflons de faux savoirs.
René Daumal Prologue à “La grande beuverie”
Une souffrance qui commence où les mots s'arrêtent. Les mots qui ne définissent que des états que l'autre, celui qui écoute, a dû vivre pour les comprendre vraiment. Ces mots là
peuvent-il décrire un génocide? Sûrement non. Reste "un souvenir d'enfance qui marque fort et dont il faut se libérer par l'action" Gérard Chaliand
Avant 1939, Hitler se demandait qui parlait encore du génocide Arménien, semblant justifier par là l'idée que les actes les plus terribles sont finalement "pardonné" par l'oubli,
en tout cas pratiqués en toute impunité. Prélude à un autre génocide, celui des juifs. Et à d'autres encore …”Ce qui n’a pas été consigné n’existe pas “ Il ne
faut pas oublier.
"Aucun peuple n'est responsable de cette sorte de tragédie. L'état seul prend la décision et trouve toujours le bras pour l'exécution"
Gérard Chaliand
Mais se souvenir de quoi ? Quelle stèle ériger? Se souvenir du parfum, de la musique, des étoffes, de la peau, de la voix de ceux qui nous ont été chers, se souvenir qu'ils
ont été combattants, qu'ils ont été des guerriers avant d'être des perdants, ou encore des victimes d'être né où il ne fallait pas.
La douleur inexprimable est le génocide.
Les mots qui tentent de l'exprimer sont ceux de Gérard Chaliand.
Le théâtre est le visage de ces mots. Le visage morcelé de ces gens.
Le théâtre est-il une invocation? Doit-on se souvenir des gens et non du génocide en tant que tel et en premier lieu pour ne pas revendiquer le statut de victime, même si l'on en
ressent profondément l'héritage. Les images et les documents ne suffisent-ils pas? Et pour cela peut-on voir devant nous ces hommes et ces femmes, les bribes de ces hommes et de
ses femmes? Sentir leurs parfums, les percevoir, comme ces photos auxquelles il manque un morceau déjà disparu, à l'image de ces poteries fragiles dont seule une partie reste et
dont les parties manquantes ont été réalisées en plâtre blanc. Ce qui reste encore de ces images morcelées est-il un document, la mémoire de la mémoire, ce qui reste des faits, de
ce que l'on a réellement vécu?
De même, si la théâtralité est ce qui commence là où s'arrêtent les mots, et si la tragédie au théâtre est une épopée. Un récit plein de cris silencieux et de larmes rentrées. Si
la tragédie est un chemin sur lequel les hommes sont les objets d'un destin qui les dépasse, alors "Mémoire de ma mémoire" est une tragédie moderne.
Et c'est la continuité de mon travail sur la tragédie moderne engagé avec les spectacles “L'Autre Guerre”, puis “La rafle du Vel d'hiv” et enfin “Jugement”.
Ces hommes et ces femmes nous racontent comme les Grecs dans la tragédie classique ce qui s'est passé ailleurs, avant, et comment cela s'est passé sous leurs yeux, mais comme dans
la tragédie, cela ne se passe pas devant nous. Ce qui se passe devant nous, c'est l'onde de choc, le regard de celui qui écoute, l'impact.
Ce théâtre est un acte, inqualifiable et paradoxal, de l'ordre de l'indicible et de l'implicite, de souvenir. Dans ce théâtre, le moment du jeu est un moment de vie, une vie
parallèle mais bien réelle, avec de vrais acteurs devant nous et qui nous emmènent dans un monde imaginaire historique qui se déroule vraiment sous nos yeux tout en appartenant au
passé. Ce paradoxe nous évite un jugement sur ce que l'on voit pour accepter simplement de vivre, pour y croire, se laisser emporter par les propositions, et écouter ce que les
anciens ont à nous dire, ceux que l'on invoque, ces autres du passé, de ce qui s'est passé.
Ce qui n'est pas paradoxal: c'est l'émotion qu'on en ressent.
Gérard Chaliand est ce passeur, verseau de ce flot d'émotions, de lames brillantes de couteaux, de parfums de cuir et de benjoin, de peau, de larmes, d'étoffes, de drôles de
chapeaux rouges et de musiques. De vie, tout simplement.
Mémoire de ma mémoire est un travail pour se souvenir que cette histoire a été vécue par des hommes et des femmes de chair et pas seulement par des fantômes en noir et blanc. Des
fantômes flous et passés, costumés comme des danseurs traditionnels désuets. Des danseurs traditionnels images de livres d'histoires dont l’oubli efface les visages, visages de
guerriers devenus des listes de noms sur des monuments et des lignes ingrates dans des rapports d'experts.
Elle parle d'arménien et de leur mémoire, de leur culture, de leur douleur et des effluves qui ont construit un homme engagé dans un combat sans relâche pour écrire la mémoire de
sa mémoire et qu'elle ne disparaisse plus jamais. Au delà, l'universel est maître, c'est lui que l'on touche avec cette ode à la vie qui reprend.
C'est une petite histoire épique et personnelle de famille au milieu de la bourrasque arménienne orchestrée par les puissants. Une histoire de grand-père, d'oncle, l'histoire des
anciens, des vieux et de leurs poussières dorées.
Frédéric de Rougemont
J’ai vu l’espace du génocide et de l’enfermement de la mémoire comme un sol fumant, entre ruine et volcan, surface de séparation et de conflit entre le trop conscient et l’enfoui,
entre le présent et le passé, monde de la réintégration des souvenirs en passe de devenir des réalités souvent trop figées. C’est donc un espace vide, murs nus, sol noir, dans
lequel rien n‘existe d’autre que les acteurs, avant qu’une stèle soit construite, avec des mots et quelques morceaux de journaux arrachés. A la limite de l’espace vide, un théâtre
nu.
Les costumes de mémoire de ma mémoire sont des échos de traditions et de légendes.
"Moi” est un cadre dynamique en costume sombre et élégant.
"Eux” est un guerrier Haydouk en bottes à plis sou ples, aux cheveux blancs, au torse nu et tatoué par Sé verine Bourguignon de la première phrase écrite en Arménien par le moine
Machtots, inventeur de cet al phabet particulier: “Apprend la parole des sages ... “ Armé du Kindjal, couteau traditionnel de cette région, il va initier “Moi” aux arts de la
guerre.
“Hist” est une Reine de tragédie et de jeu d’échec en robe de journaux Arméniens réalisée également par Séverine Bourguignon, elle porte sur elle les pages qu’elle croit
définitivement écrites, mais qui sont en réalité fragiles comme ces livres que l’on brûle quelques fois en place publique.
Dans ce travail, chaque respiration doit être réfléchie et répétée, une sorte de parcours comme le livre des morts tibétain, où chaque entité rencontrée sur la route de la libération tant attendue, chaque état d'être croisé, senti, frôlé, sur le chemin, comme l'air que l'on respire, nous ouvre la porte suivante, ou nous renvoie inéluctablement à la renais- sance, au recommencement inexorable et cyclique. Ptoléméen... Luci- fer n'est pas un rôle facile. Sur le plateau la lumière est une amie, les VL 100 ARC ERS sont vraiment de magnifiques machines, 575HMI redoutables et tranchants, mes lames à moi... pour leurs larmes. Comme des couteaux, les faisceaux découpent l'espace et les corps et composent un univers en noir et blanc, d'acier, de DCA, et de rotatives. La Sabre, la bien nommée, est une console très rapide, familière, une sorte de clavier musical, un manche de guitare qu'on joue les yeux fermés, entier à la sensation des doigts sur les cordes et le bois...
La musique et les chants sont issus de chants tradition- nels et liturgiques. Il me semble que le doudouk tient une place de premier plan dans cette culture, avec son timbre chaleureux, amical et si proche de la voix humaine, d’une voix différente, comme venue d’autres sphéres, d’un monde différent: l’Arménie.