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DEBOUT LES MORTS

Nos mains d'escarre, pauvres mains d'hommes vivants, sont bornées mais ce sont nos mains, elles ne façonnent que le vide, ne pétrissent que le néant, mais parfois en tremblant étreignent une autre chair et parfois se serrent. Et nos cœurs avec.

Nos têtes sont collées à la terre. Elles écoutent et voudraient entendre battre autre chose que des ombres, et si ce sont des ombres qu'elles soient nôtres et palpables et que les rencontrant nous sentions le chaud au-dedans de l'autre. Et que nos visages, s'ils se relèvent, ne rencontrent pas qu'une étendue vide de signes.

A quoi nous sert de frapper la terre du pied, de danser immobiles dans la retenue du souffle, de cracher sur l'ordre du monde, de chanter faux des incantations d'orage si les vivants simulent déjà la tranquillité des morts, frappés de surdité, oublieux de toute mémoire.

Ce serait donc ça la fin de l'Histoire, le dernier mot de l'Histoire ! Et comme la terre est froide, elle est supposée se réchauffer de plus en plus vite.

Et nous croyons que nous marchons les yeux grands ouverts, assurés de la certitude et du poids d'un corps, alors même que nos jambes depuis longtemps se sont dérobées et que nos doigts sont gourds, et nous continuons à marcher les mains collées encore de terre et il suffit que l'un porte la parole de tous et même s'il reste muet, même s'il ne se dresse pas à la face du monde, même s'il titube, rien n'est tout à fait perdu dans cette marche insensée qui se confond à la nuit et à l'aveuglement de la lumière, rien n'est tout à fait perdu car l'un porte cette parole bégayante, malhabile, elle est sienne et celle de tous, elle passe par sa gorge, elle le traverse, le précède et le dépasse.

Nous avons accepté que s'impose, comme si elle était de toute éternité, une Loi où l'Homme n'a plus de place, n'est plus rien que cette pauvre chose ballottée d'un point à un autre, a toujours tout à perdre même et surtout quand il n'a rien, nous avons accepté cet ordre-là, celui du de toutes façons, de l'à quoi bon, de la résignation, et nous ne cessons de parler de l'Homme, de la Liberté, et ne voyons pas toutes ces poutres plantées dans nos yeux.

Où sont les révoltes possibles, les lendemains qui ne seront pas toujours faits du même aujourd'hui et cette aube attendue où se dissipent les monstres enfantés par la raison lunatique et affublés d'habits chatoyants comme des mots ?

Je suis ici, maintenant, pas des leurs, pas des vôtres. Je suis des nôtres et je voudrais laisser courir mes fantômes plus vite que mon ombre et qu'ils détalent, ces spectres gibbeux, et avec eux le goût du malheur, en cortège terreux, crayeux, figures à la six quatre deux dans l'entrechoquement d'os à nu, et ce sont nos doubles et nous voudrions les laisser courir bien loin et ne plus les revoir. Défilé de millions de spectres sur bandes actualités usées de ciné avec la voix un peu nasillarde et la musique grandiloquente, histoire au pas de ces soldats perdus de toutes les guerres inutiles. Leurs chemins sont de poussière et les voilà qui retournent à elle en un clin d'oeil, parade mécanique de fantômes revenus à la terre, étreignant cette terre, s'enfouissant dans ses tranchées glaiseuses, ses cuvettes axphyxiantes, chair à canon et à mitraille toujours prête à servir.

Mais le sang ne tachera plus la Place de Grêve si nous le voulons. Si nous le voulons, les vivants n'auront pas éternellement des comptes à rendre à ceux qui ne font jamais qu'étouffer, nier, raturer, anéantir, détruire ce qui surgit dans la crainte et le bonheur. Si nous le voulons, les vivants n'auront pas toujours la tête maintenue sous l'eau par les tortionnaires de l'obscur et en fond des chansons à boire comme unique refrain...

Et nous, signes, chargés de trop de signes, notre parole ne sera pas éternellement cette profération à blanc à laquelle vient, seul, répondre un écho ricanant.

Eugène Durif