« Mieux vaudrait lire Mein Kampf à la lumière des expérimentations avant-gardistes sur ce mode dʼexpression quʼest la farce, lesquelles visent à inverser les
attentes génériques.
(…)« Shlomo et Hltler sont les éléments dʼun rêve, une sorte de rêve mis en scène », déclare Tabori. En vérité, la pièce peut être perçue comme une fantasmagorie
dramatique, un dérapage de lʼimaginaire débridé et carnavalesque, où lʼimaginaire et le chimérique sont bien réels, matériels et véritables. Un déroutant aller-retour entre
frivolité et horreur, légèreté et gravité, voilà qui caractérise la vision que Tabori a de la scène, vision, qui en prélevant personnages et événements dans lʼHistoire, en les
déformant et en les rendant fictifs, démasque en quelque sorte le caractère fictionnel de lʼHistoire elle-même. Tabori lʼa dit très clairement, ce qui compte pour lui nʼest pas
la fidélité à lʼHistoire, et peu lui importe quʼHitler nʼait jamais rencontré de Shlomo Herzl. Le « rêve mis en scène » de Tabori, cʼest sa rencontre personnelle
avec Hitler, lʼhomme qui « a changé ma vie, empoissonné mes rêves », de son propre aveu une narration inventée de toute part à fonction cathartique. « Cʼest
mon Hitler, lʼHitler qui est en moi. Cʼest un exorcisme, comme tout le reste de ce que jʼécris. » (…) Comme nombre de productions de Tabori, Mein Kampf est un collage qui
pratique lʼhybridation, la juxtaposition ou la disjonction, et entremêle imaginaire et réalité crasse. La pièce cite fidèlement ou de travers, et par endroit elle fait
simplement écho à dʼinnombrables oeuvres littéraires, dramatiques ou cinématographiques – de Buster Keaton, des Marx Brothers et de Charlie Chaplin au Casablanca dʼHumphrey
Bogart. Elle combine fine répartie intellectuelle et burlesque de bas étage avec les ombres sinistres, tragiques et magnétisantes du grotesque.
(…)Mais lʼessentiel réside dans cet humour iconoclaste et subversif quʼaffectionne Tabori, dans son sens du macabre, au moment où le chaos est vu rétrospectivement. (…) Tabori
nʼa jamais fait mystère de son désir de pulvériser les tabous, de défier la mystification, de provoquer chez les spectateurs un choc suffisamment intense pour les arracher à
leur léthargie, à leur consternation ou à leur moralisme affecté. « Si nous sommes incapables de voir plus loin que les tabous et les clichés, et de nous regarder tous
comme des Menschen ( hommes) plutôt que comme des abstractions, alors autant rallumer les fours » écrivit-il bien avant de se lancer dans lʼécriture de Mein Kampf.
Extrait de « Du Pathos au Bathos Mein Kampf, une farce de George Tabori » , Anat Feinberg, in « Rire, Mémoire, Shoah » ouvrage coordonné par Andréa Lauterwein avec la collaboration de Colette Strauss-Hiva, éditions de lʼéclat, 2009