propos recueillis par Francine Wohnlich
Qu’est-ce qui t’a attiré dans l’écriture de Franca Rame ?
Jérôme Richer : Depuis que j’ai recommencé à faire du théâtre – j’ai fait une coupure de cinq ans – ma production théâtrale est italienne : Pasolini,
les Brigades Rouges et aujourd’hui Franca Rame. Il y a une fi liation, une continuité - tout comme j’ai besoin de travailler en équipe sur le long terme. Tous ces textes
s’intéressent de près ou de loin aux années septante, à l’engagement armé et aux manières de résister. Pour ce spectacle, j’avais avant tout l’envie de travailler avec une
comédienne, Virginie Lutz, qui s’est formée en Italie dans une pédagogie proche de Jacques Lecoq. Je cherchais des textes qui puissent lui correspondre et qui évoquent quelque
chose pour moi. Je cherchais un terrain de rencontre pour deux imaginaires où l’on puisse développer une collaboration la plus riche possible. C’est ainsi que je suis arrivé sur
ces textes de Franca Rame.
Je ne suis pas un fan inconditionnel de l’écriture de Dario Fo et Franca Rame, je trouve que certains textes sont un peu datés et ont mal vieilli, mais il y a quelques joyaux
intemporels et qui ont la chance de ne pas être trop centrés sur l’histoire italienne. Avec les trois textes que j’ai choisi, j’ai trouvé une cohérence, une forme qui permette un
discours continu : l’oppression de la femme et les manières qu’ont les femmes d’y faire face. Cela faisait un écho avec mes propres préoccupations.
Comment as-tu choisi ces textes-ci ?
Les récits de femmes sont un corpus d’une trentaine de textes et ceux que j’ai choisis appartiennent aux textes les plus bruts, les plus directs, des témoignages qui prêtent moins à la farce. Je n’ai pas choisi l’angle qu’on connaît le plus de Dario Fo et Franca Rame : une charge politique qui passe par le rire.
Dario Fo et Franca Rame ont pour habitude, avant chaque fable qu’ils jouent, de l’introduire, de « l’amener », en fonction du public auquel ils s’adressent. Tu as, toi aussi, l’intention de réécrire ces prologues…
On peut dire que 80 % des textes sont des digressions, des commentaires, du dialogue avec le public et l’histoire ne forme que 20% de l’ensemble. L’introduction au texte de
Médée, par exemple, est plus longue que le texte lui-même. Ce sont des textes écrits pour être joués dans des lieux qui ne sont pas destinés au théâtre : usines,
stades de foot, etc. Pour des spectateurs qui ne vont pas au théâtre. Ces textes prennent en charge la réalité du temps, l’ici et maintenant. Fo et Rame ont constamment réécrit
leurs textes pour coller au plus près des préoccupations de l’endroit où ils jouaient. La publication française des textes cristallise ces textes à un temps donné. Faut-il alors
faire oeuvre “muséale” ou les adapter à la réalité suisse contemporaine, en tentant d’être au plus près de l’esprit de Franca Rame ?
C’est la partie la plus vive du travail : trouver la proximité avec le public, le concret dans l’échange. Il y a un travail d’adaptation et de dialogue à mener.
La force de ces textes, c’est aussi de porter quelque chose de profondément intemporel qui vient de la démarche de Fo et Rame. Ils ont rencontré quelque chose de mythique :
Ulrike Meinhof, Médée sont des fi gures mythiques, le viol est intemporel. La femme dans de nombreuses sociétés a été oppressée et continue de l’être. Pour nous, il y a matière à
dialoguer avec les “anciens” que sont Dario Fo et Franca Rame. Le théâtre d’aujourd’hui est issu d’une histoire qui remonte jusqu’à l’antiquité grecque et j’ai besoin de me sentir
dialoguer avec les anciens dans ma démarche de création.
Qu’est-ce que ça signifi e pour toi, le théâtre engagé ou militant ?
Le théâtre par essence est engagé, le théâtre par essence est militant. A partir du moment où l’on s’exprime face à une audience, on pose un point de vue. On amène une réfl exion sur la cité. La question est de savoir comment on vit son engagement. Dans ma pratique théâtrale, j’ai besoin de porter un discours charriant un certain nombre de questionnements politiques, en lien avec la cité, au vivre ensemble. Le théâtre est un espace de paroles, un lieu d’échange : c’est la seule chose qui m’intéresse.
Comment, en tant qu’homme, abordes-tu les luttes féministes ?
Je suis probablement un sympathisant – pas un ardent défenseur de la cause féministe. J’ai été amené à côtoyer un certain nombre de féministes radicales qui m’ont parfois beaucoup
heurté. Comment faire bouger les choses tout en restant dans un rapport de respect de l’autre ? Aujourd’hui, il y a toujours autant à lutter contre l’oppression que subissent
les femmes et à leur donner, à nous donner les moyens de s’en libérer. L’oppression prend des formes plus pernicieuses aujourd’hui, on la voit moins, mais on en est souvent
complice. Je pense aux représentations du corps de la femme en particulier. Moi en tant qu’homme je suis profondément heurté par l’exposition du corps dénudé de la femme dans la
publicité. Mon combat peut se situer là-dessus : le corps comme marchandise, ça me pose problème.
Dans le spectacle, on va travailler sur la libération du corps. Comment le corps trouve sa force et sa manière d’exister en-dehors des carcans qui nous sont imposés ? Dans
les répétitions, on a prédéfi ni une règle du jeu : ne pas se censurer. Essayons tout ce qui est possible, et on fera le tri. Le théâtre St-Gervais nous donne cette
possibilité. Cet espace de liberté. C’est un lieu très important pour moi, j’aime le rapport avec une maison, ça fait grandir le désir de théâtre. Avec le public, peut-être qu’on
pourra poursuivre cet échange vivant et grandir.