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Présentation

Une juste colère

Avant de tendre l’autre joue, autrement dit de ne pas réagir à l’injustice ou aux mauvais traitements, il faut soigneusement peser le pour et le contre. Une chose est d’utiliser la résistance passive dans un but politique, comme le préconisait Gandhi, mais le problème est différent lorsque les femmes sont encouragées à rester silencieuses, ou forcées de l’être, pour subsister dans une situation impossible de corruption ou d’abus de pouvoir au sein de leur famille, de leur communauté, ou dans le monde. (…) Leur silence n‘est qu’une façon d’éviter qu’on leur fasse du mal. C’est une erreur de penser qu’une femme silencieuse est une femme qui est toujours d’accord avec la vie telle qu’elle est. Il y a des moments – même s’ils ne sont pas fréquents – où il est impératif de libérer une fureur à faire trembler les murs, de donner sa puissance de feu.

Clarissa Pinkola Estés
Femmes qui courent avec les loups (2001)


Mon cerveau se détache du crâne au ralenti, errant dans la chambre.
Poussière éparpillée comme une lessive dans l’effroyable machine à laver de Stammheim, tel est mon corps : je le ramasse… je le rassemble.. je me recompose… Je dois résister… Vous ne réussirez pas à me rendre folle…
Je dois penser. Penser. Eh bien, je pense à vous, qui me mettez ainsi à la torture. (…)
Oui, vous affi chez une assurance ostentatoire mais c’est la peur, une immense peur qui vous rend à ce point cruels et fous. C’est pour cela que vous avez sans cesse besoin de la foire et du chahut, des néons multicolores partout, des vitrines, des bruits, du fracas, de la radio et de la hifi toujours et partout, dans les grands magasins, chez vous, en voiture, au bar et jusque dans votre lit quand vous faites l’amour. C’est la peur du silence que vous m’imposez… parce que c’est vous qui tremblez de rester seuls avec votre cerveau… car vous avez le doute horrible qu’il ne soit pas le meilleur du monde… mais le pire : le plus dévasté.

Moi, Ulrike je crie de Franca Rame & Dario Fo
(extrait du spectacle Médée et autres récits de femmes)


Hors digressions et parenthèses d’actualité, Virginie Lutz sera la passeuse de trois récits de femmes.

Moi Ulrike
A la prison de Stammhein, la terroriste Meinhof a été placée dans un isolement complet : silence absolu et lumière constante. Le texte commence comme un interrogatoire puis se transforme, au fur et à mesure de son déroulement, en cri où la prisonnière hurle son refus de se voir «animalisée», rabaissée au rang de simple clone obéissant aux ordres des puissants.
Le texte est parcouru d’une profonde ironie à l’exemple de cette adresse à l’Etat allemand : «Vous avez porté à son comble l’émancipation de la femme. Car, bien que je sois une femme, vous me punissez exactement comme un homme. Je vous remercie.»
Le texte, par sa force et son ampleur, dépasse de loin le simple cadre historique pour devenir une protestation applicable à tous les cas d’incarcération dans le monde qui se font en dehors d’un cadre minimum de respect des droits humains.

Viol
Ce texte décrit minutieusement les différentes étapes d’un viol dans une fourgonnette, raconté par la victime. C’est une plongée en apnée dans les pensées de cette femme malmenée. Il y est question d’impressions, de sensations. C’est un monologue extrêmement sensible, très dépouillé dans sa forme : Comment résister à un viol ? Comment vivre après un viol ? Et plus que tout, il y règne une grande incompréhension : Comment des hommes peuvent-ils faire subir une violence aussi extrême à une femme ?

Médée
La vision de la tragédie qu’en proposent Dario Fo et Franca Rame est très éloignée de l’original. Ils tentent de réhabiliter le personnage de Médée et non pas à d’en faire une folle ravagée par la jalousie.
Médée qui s’est sacrifi ée pour Jason, qui a renié les siens pour que celuici puisse entrer en possession de la Toison d’Or est délaissée par ce dernier au profi t d’une femme plus jeune. Médée humiliée, exploitée décide d’infl iger la plus terrible des douleurs à Jason : tuer ses enfants.
Loin d’une volonté moralisatrice, Franca Rame et Dario Fo utilisent plutôt l’histoire de Médée comme une allégorie du temps qui passe, des corps qui se transforment et qui vieillissent, de la constance dans l’amour et de l’engagement.