Me zo gwin ha te zo dour ou quoi être maintenant ?, s’inscrit dans la politique de la Comédie de Valence de passer régulièrement des commandes à des artistes pour les inviter à partager l’outil du CDN et à rencontrer la troupe permanente dans un travail effectif. C’est ainsi que Christophe Perton a demandé à Michel Raskine, dont on pourra découvrir la mise en scène de Huis clos de J.P Sartre en mai sur la scène du Bel Image, de mettre en scène un spectacle qui partirait en Comédie itinérante avec des acteurs permanents. Michel Raskine accepte la proposition avec enthousiasme et se souvient de la mise en scène faite en 2005 d’un texte bref de Marie Dilasser Quoi être maintenant ? dans le cadre d’un cartel consacré aux jeunes écrivains issus de l’Ensatt durant le festival Temps de paroles. L’idée naît alors, en complicité avec la Comédie, de passer commande à cette jeune auteure, d’une pièce qui intégrerait dans sa structure Quoi être maintenant ?. Un triptyque selon l’expression même de Marie Dilasser dont chaque tableau aurait pour héros central un des trois personnages, ponctué par des intermèdes qui permettraient, car c’est aussi une des contraintes de la machine théâtrale, changements de décor et de costumes. Michel Raskine retrouve avec gourmandise ses deux actrices du cartel Claire Semet et Hélène Viviès, rejointes par Anthony Poupard avec lequel il souhaitait travailler depuis longtemps et Aurélie Edeline à l’assistanat. Pour le reste de l’équipe artistique, il reste fidèle à ses complices habituels du théâtre du point du jour, Stéphanie Mathieu, Josy Lopez, Julien Louisgrand et Jean-Louis Delorme. Rencontre avec Michel Raskine le 29 décembre, après quinze jours de répétitions.
L’ECRITURE DE MARIE DILASSER
Ce à quoi je suis particulièrement sensible, c’est sa vitalité. La vie qui va dans les répliques et sous les répliques, un style infiniment personnel qui n’appartient, c’est
bien la définition du style, qu’à la personne qui écrit. Une grande invention langagière et un vrai sens du dialogue qui ne livre pas tout d’emblée. Tout n’est pas dans les
mots. C’est un paradoxe. Cette grande séduction du langage pourrait laisser croire que tout est dit dans la langue mais il y a quelque chose dessous qu’il faut aller
découvrir.
J’apprécie particulièrement quand un auteur fait au metteur en scène des propositions qui sont autant de problèmes à résoudre. Quand je lis un texte, si j’ai le sentiment que je
n’ai rien à faire, je ne peux pas avoir envie de le mettre en scène et cela n’entache en rien ses qualités littéraires. Mettre en scène, pour moi, c’est principalement trouver
des solutions scéniques à des énigmes de sens. C’est ce qui m’intéresse le plus avec la direction d’acteurs.
Et puis, Marie Dilasser a écrit une comédie, genre périlleux et rare à notre époque et c’est aussi ce qui m’a plu dans cette écriture qui s’inscrit dans la lignée de la farce.
La farce a à voir avec la crudité, la grossièreté dans le sens joyeux du terme.
On n’échappe pas à l’obsession de la sexualité. Contrairement aux apparences, les comportements et les pratiques sexuelles sont peu abordés au théâtre et c’est un sujet qui,
comme Marie Dilasser, m’intéresse énormément.
Une autre des qualités de cette écriture est de donner de véritables partitions aux acteurs. Marie Dilasser invente des personnages à incarner et c’est d’ailleurs ce qui fait
que ce n’est pas un théâtre aisé à lire. C’est un théâtre qui demande à être représenté. C’est véritablement un auteur complexe. Ses personnages ne sont pas là où on les attend
et ils se réservent à eux-mêmes des surprises. La farce proposée ne se résume pas au divertissement pur. Il y a un fond âcre, douloureux et presque philosophique. Ce qui
intéresse Marie Dilasser est au coeur même du théâtre : la question de l’identité, sujet théâtral par excellence. La question qu’elle pose n’est pas « qui
suis-je ? » mais « qu’est-ce que je vais être d’autre que ce que je suis maintenant ? » Et elle ne le traite pas de manière cérébrale,
existentielle, mais concrètement, avec des défis immédiats pour les personnages et le spectateur.
Les identités présentes, les identités futures, une femme devenant homme pour vivre en homme son homosexualité, un homme devenant femme par amour, les jeunes devenant vieux, les
vieux jeunes, l’évolution des liens de parenté, chez Marie Dilasser tout est possible dans une vastitude absolue. Et je suis d’accord avec elle, au théâtre tout est possible,
toute invention est autorisée. On se cogne juste à un paradoxe au moment du travail de mise en scène : à partir du moment où il y a représentation scénique, on ne peut pas
rendre compte de tous les possibles, car il y aura des choix à faire, le premier étant celui des comédiens. Ce sera lui et pas un autre, elle et pas une autre. Le metteur en
scène est sans cesse confronté à des décisions, petites et grandes, du minuscule à l’essentiel, de la couleur d’un collant au sens ultime de l’oeuvre.
Marie Dilasser est une jeune auteure peu connue et c’est pour moi une responsabilité et un devoir de faire entendre son écriture.
LE ROLE DES INTERMEDES
Un intermède, c’est bien un « entre-deux ». On pourrait penser d’ailleurs que ça n’a que cette fonction d’ordre pratique : passer d’un tableau à l’autre, et
c’était bien son utilité au départ dans la commande. Mais Marie Dilasser a su le transformer en création littéraire, l’idée forte étant de les faire jouer par les animaux de la
ferme dont deux n’existent pas dans la réalité, une brebis carnivore et une truie angora rousse. Encore une fois, ça pose un problème au metteur en scène, comment mettre en
scène des animaux, ce qui est un petit plaisir personnel. La tonalité d’écriture est différente et oblige les acteurs et le public à un travail supplémentaire, accepter une
fiction dans la fiction. En plus de la drôlerie, on démultiplie le regard sur les personnages, on apporte de la complexité sur le plan de la fabrique théâtrale.
L’auteure se place dans une autre tradition, le jeu des rôles : des acteurs jouent des êtres humains qui jouent des animaux, et on rejoint ainsi le thème des identités.
LA PLACE DU SPECTATEUR
Où va être le spectateur dans tout ça ? Marie Dilasser estime, il me semble, que ce n’est pas à elle de résoudre l’interprétation du public. C’est une façon adulte de faire du théâtre. Elle offre aux spectateurs sa pièce, j’offre avec l’ensemble de mon équipe artistique et du mieux que nous pouvons, le meilleur spectacle possible au public, et c’est ensuite à lui de s’en saisir, de « faire le boulot ». C’est considérer le public comme une assemblée pensante ayant des opinions. C’est un pacte passé avec le public.
UNE « METHODE » DE MISE EN SCENE
C’est une continuité d’influence. J’ai été l’assistant de Roger Planchon, même si c’est il y a maintenant trente ans. Pour lui, l’analyse textuelle était essentielle, et c’est
sans doute aussi dû à ma formation universitaire, j’essaie de puiser mon invention dans le texte, parfois dans d’infimes détails. Cinquante pour cent viennent du texte et les
cinquante autres pour cent de tout ce qui est autour de moi, d’autres spectacles, de ce que j’appelle « les arts des autres » dans tous les domaines. Je suis
constitué de l’art des autres et essentiellement des images, un tableau, la photo d’un reporter, fiction ou réalité, tout me nourrit. Je pars d’une image obsessionnelle émanant
de la lecture du texte, puis j’invente un principe scénographique que je développe avec Stéphanie Mathieu. Si aucune image ne surgit à la lecture d’un texte, je ne le mets pas
en scène.
J’ai une véritable angoisse de la glaciation du style, de la routine. Les metteurs en scène de théâtre peuvent acquérir assez rapidement un savoir faire, la fabrication
s’apprend très vite, je pense même que c’est à la portée de n’importe qui d’un peu curieux et intéressé par le théâtre. La pétrification du style, surtout si on a un peu de
reconnaissance, c’est un danger et je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour y échapper. Pour réactiver sans cesse mon travail je regarde ce qui se passe chez les autres et
j’essaie de m’atteler à ce que je n’ai pas encore fait. Dans cette intention, à part Dea Loher et Joël Jouanneau, j’ai très peu mis en scène les mêmes auteurs pour m’obliger à
ouvrir le champ des possibles.
De plus, en ayant une pratique régulière de la mise en scène, et c’est mon cas, puisque j’ai la chance de diriger un théâtre, j’ai appris à ne pas vouloir « raconter
tout » à chaque fois. Un spectacle c’est un fragment, un moment qui appartient à ceux qui le partagent et qui s’inscrit également dans la trajectoire du metteur en scène.
Il est à la fois autonome et une partie d’un grand tout.
LA DIRECTION D’ACTEURS
C’est ce qui a le plus évolué depuis mes débuts. J’ai longtemps été acteur moi-même et c’est précieux pour diriger des acteurs. Ainsi je pense que c’est au metteur en scène de proposer une chorégraphie, car l’acteur doit conserver son énergie pour la création de son personnage. Je déplore les mises en scène où je vois un acteur résoudre des problèmes qui ne sont pas les siens. J’essaie de me rapprocher de l’endroit qui permet à l’acteur d’être au meilleur de lui-même. Je suggère dans ma mise en place l’endroit le plus juste de l’espace scénique, celui qui offre le maximum de possibilités de jeu, à la fois le plus sophistiqué et le plus fluide. Dans les critiques négatives que l’on peut me faire, les seules qui m’atteignent vraiment sont celles qui concernent les acteurs. J’endosse alors toute la responsabilité. Si un acteur est considéré comme n’étant pas à la hauteur, ce n’est pas de sa faute, mais de la mienne.
COMEDIE ITINERANTE
Le projet me plait beaucoup. Je dirige un théâtre, une des façons de me renouveler c’est aussi d’aller voir ailleurs, rencontrer d’autres gens, travailler avec d’autres équipes.
J’ai aimé la proposition de la Comédie de Valence. J’apprécie ce théâtre, je le trouve vivant, j’aime la programmation et je trouve ça bien, de faire la Comédie itinérante.
Proposer des spectacles de qualité, et notamment de la création contemporaine, dans des lieux qui n’ont pas d’infrastructure au départ pour les accueillir, c’est essentiel. Pour
ce que j’en ai vu, la réalisation est à la hauteur du discours. Malgré les contraintes techniques, je n’ai pas du tout la sensation de faire un spectacle « au
rabais ».
Je suis surtout curieux, en Comédie itinérante comme ailleurs, de savoir ce que les spectateurs vont penser de la pièce de Marie Dilasser.