Mattis est l’histoire d’un simple d’esprit, d’un être profondément singulier, original qui sait écouter la nature : la puissance du fjord, l’envol des oiseaux, l’orage. Tout lui est signe et présage : cette bécasse qui survole son logis et qu’un chasseur tue, une chaise cassée, les premiers cheveux blancs de sa soeur Hege, l’orage qui foudroie. Que Hege meure ou cesse de s’occuper de lui, comment vivrait-il? Pourtant c’est Mattis devenu passeur sur le lac qui amène chez eux Jörgen, l’ancien amant de Hege...
«Mattis, c’est d’abord l’histoire d’un bouleversement. Celui que j’ai ressenti en lisant Les Oiseaux de Tarjei Vessaas, livre vivement conseillé par un ami metteur en
scène.
L’écriture est née d’une promesse faite à cet ami et de la douleur de sa précoce disparition. J’ai lu le livre, je l’ai abandonné, et j’ai commencé à balbutier des mots,
certains sont dans le livre, d’autres n’y sont pas, ils ont jailli de souvenirs du livre, de rêves construits à partir de lui, de ma propre trajectoire. Balbutiements d’un idiot
(Mattis) ou d’une idiote (moi) qui se pose des questions simples : comment savoir ce qui est important et ce qui ne l’est pas ? Où vont les poissons lorsqu’ils filent,
si sûrs d’eux ? Comment être certain que le passage d’une bécasse n’est pas un signe comme l’est celui d’une chaise cassée ? Quel est le sens de ma vie ?
Les questions de Mattis, sont toujours les mêmes et il les confie à sa soeur, exténuée. Au moment où son histoire commence, elles se font harcelantes, parce qu’il sent que Hege
ne l’écoute plus. Quelque chose va avoir lieu, lui seul le sait, quelque chose va changer et il devient l’artisan de ce changement. Au risque de sa mort. Mattis est un passeur
et il a réussi sa mission : c’est après ma rencontre avec lui que je n’ai cessé d’écrire des livres pour tenter d’honorer ma promesse et que j’ai appris ou réappris à
regarder le visage des arbres». Brigitte Smadja
«Si le roman est exceptionnel, la pièce ne l’est pas moins. Brigitte Smadja a su, en laissant librement dériver sa mémoire, insuffler une dramaturgie nouvelle au récit et cela sans jamais trahir la pensée de Vesaas. Les dialogues ne sont qu’essentiels et c’est bien ce qu’on leur demande d’être au théâtre; ils jouent avec les silences comme l’ombre avec la lumière. Ici, c’est comme dans les rêves, l’intégralité des sensations du roman est là mais en ordre dispersé, nous sommes dans un autre temps que celui de la lecture initiale du livre; le temps spécifique du théâtre. MATTIS librement rêvé par Brigitte Smadja, beaucoup mieux qu’une adaptation fidèle se révèle être d’une renversante infidélité qui témoigne d’une passion éclairée pour l’oeuvre de Tarjei Vesaas qui a écrit «A qui parlons-nous lorsque nous nous taisons?» Patrice Douchet
Mon projet est de reconstituer le roman de Tarjei Vesaas en respectant scrupuleusement et au mot près l’adaptation théâtrale de Brigitte Smadja. A l’aide de sons, d’images photographiques et vidéos, d’une collection d’objets issus du roman, avec des silences, des fulgurances lumineuses, je veux tenter de restituer la part manquante du texte initial. C’est ainsi faire confiance à l’écriture dramatique que de la prolonger en faisant réapparaître des sens cachés ; c’est aussi faire parler les non-dits d’une oeuvre symbolique dans une installation scénique «état des lieux».
Les comédiens sont confrontés à l’enjeu suivant : comment jouer juste en étant privés des outils et accessoires qu’impliquent ordinairement un parti pris réaliste ? C’est en trouvant la solution à ce défi qu’étrangeté et folie du personnage central seront le plus sûrement révélées. Certains gestes, certaines immobilités, certains déplacements seront comme chorégraphiés à force d’être répétés. Le duo entre le frère et la soeur sera traité comme un pas de deux, résultat de leurs existences jumelles. Mais l’inceste est sous-jacent... et un événement doit arriver. C’est le message de l’oiseau qui passe au-dessus de la maison. Intuitivement, Mattis le comprend.
L’arrivée du bûcheron est l’élément dramaturgique qui fera basculer la pièce vers un dénouement ambivalent, d’un côté le bonheur retrouvé de Hege, de l’autre la disparition de Mattis. C’est la hache, symbolique de Jörgen le bûcheron qui vient trancher le lien cousu par les aiguilles à tricoter de Hege, la soeur et c’est Mattis l’idiot, le passeur, qui conduit avec sa barque l’amant vers sa soeur. Tricot, barque et hache - ce sont les trois éléments, symboles qui racontent à eux seuls toute l’histoire.
Patrice Douchet
Sept 2004
La scénographie
Danièle Rozier
Un décor comme une collision entre deux mondes :
- celui du ciel intemporel donc forcément contemporain
- celui de la «Maison au bord du Lac» arrêtée dans le temps, usée, archaïque. C’est aussi l’espace du sacrifice d’Hege, du renoncement au désir.
C’est du ciel que viendra le dénouement.
Plutôt qu’un décor, il s’agit d’une installation dans laquelle évoluent les acteurs.
Au sol
Un ciel, mouvant selon les heures et selon les tensions entre les personnages. Nuit-jour, ciel d’orage, aurores boréales, nuages... Les images de ciels norvégiens projetées sur
le plateau ont été prises lors d’un voyage à bord de l’express côtier entre Bergen et les îles Lofoten effectué par le metteur en scène, la scénographe et la comédienne du
spectacle également photographe en novembre 2004.
Mattis, Hege et le bûcheron Jörgen sont sur ce sol-ciel, comme en suspension, des vies en attente d’un envol.
Sur ce ciel, des chaises, en bois de tremble, rustiques, inséparables, celles de Mattis et de Hege ; l’une d’entre elles va se casser, signe que quelque chose va arriver.
Au lointain Un «état des lieux», grand tableau suspendu présentant une collection hétéroclite d’objets, de photos, accessoires biographiques, mémoire de la
vie commune du frère et de la soeur. Le spectateur posera son regard là où il veut, du tricot de Hege, à la hache de Jörgen, de la barque de Mattis au corps de la bécasse
ensanglantée. Tout est là, à plat, soigneusement consigné. Aucun accessoire dans les mains des acteurs. Tout est regroupé, rangé, ordonné, figé dans une immobilité troublante,
irréaliste...
Au-dessus
Le toit de la maison... un trait lumineux, un toit stylisé. Une ligne à la fois maison et trajet de l’oiseaumessager qui la survole.
L’environnement musical
Création : Valérie Joly
Une voix pour l’expression des non-dits
Une voix aussi pour dire la menace qui rôde, celle du sacrifice.
Mattis entend des voix dans sa tête, Mattis parle aux oiseaux. Mattis communique avec les «esprits invisibles»... Entendre avec lui le ciel, l’orage, la forêt du bûcheron,
le vol de la bécasse, l’immensité des fjords, le rire des jeunes filles...
L’idée s’est imposée de collaborer avec une chanteuse rompue aux expériences de musique contemporaine. «Electron libre», elle aura dans un premier temps, toute liberté pour
s’immiscer dans les interstices du jeu des acteurs et d’inscrire, dans les silences une partition vocale inattendue, une sorte de paysage musical intérieur faisant écho à la
folie de Mattis, un double vocal pour tenter d’exprimer l’indicible. Présente en permanence sur le plateau, elle pourrait aussi bien être la sirène d’Andersen que la mendiante
de Duras que l’on entend de façon récurrente dans la bande son d’India Song.
Mattis, l’idiot
Figure d’une enfance jamais quittée...
Visage rond, corpulence, gaucherie, innocence du regard. Sa juvénilité vient se heurter à son corps d’homme de 45 ans. Mattis est aussi beau qu’il est laid. Il séduit autant
qu’il exaspère. Dès la première image, costume, visage et postures doivent raconter sa singularité.
Hege, la soeur
Un personnage caméléon
Sa beauté est enfouie sous le sacrifice, le renoncement. Au début de la pièce, elle est terne, «grise» cheveux tirés. La femme chez elle s’est camouflée. Tout dans son
attitude raconte la peine, le labeur, l’acceptation, le vide de son coeur.
C’est une autre Hege qui va ré-apparaître après le retour de Jörgen, le bûcheron : une femme ressuscitée parce que de nouveau désirante et désirée, une femme phénix
resurgie de ses cendres, d’une sensualité éclatante, d’une jeunesse retrouvée. L’actrice perdra vingt ans en quelques répliques. Cheveux et éclats du visage... l’évolution du
costume suivra ses élans amoureux retrouvés.
Jörgen le bûcheron
Un saisonnier errant mais aussi l’amant de retour
C’est l’homme «sorti» de la forêt. Dans le texte, il porte casquette et moustache. D’une stature imposante. Nul besoin de le voir entrer une hache à la main pour saisir sa
force physique. Son costume doit indiquer sa fonction mais doit aussi provoquer une séduction virile et immédiate.
La voix
Une «folie-jumelle» de celle de Mattis
Un personnage rajouté. Une sobriété dans le costume s’impose pour que omniprésence et invisibilité cohabitent dans la mise en scène. L’énigme indéchiffrable doit s’inscrire
aussi bien dans les postures que dans le visage «musical» de l’actrice-chanteuse.