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Présentation

Note d’intention

Manque est le chant extrême d’une jeune fille qui se jette à corps perdu dans une quête d’absolu. Ecrit comme un oratorio, quatre vois s’y croisent pour tenter de dire l’essentiel : le désir d’aimer et d’être aimée. Le théâtre de Sarah Kane n’a rien d’aimable. Son regard fulgurant renvoie une image de l’amour et du monde qui dérange en profondeur. Provocation ou lucidité ?

Thierry ROISIN
Metteur en scène- directeur de la Comédie de Béthune


Interrogée sur la charge de désespoir et d’horreur(s) saturant ses créations, Srah Kane répondit : « La plupart des gens font l’expérience d’un désespoir et d’une brutalité plus grands encore. Le même danger d’overdose existe au théâtre et dans la vie. On choisit de le représenter ou de ne pas le représenter… J’ai choisi de le représenter parce que nous devons parfois descendre en enfer par l’imagination pour éviter d’y aller dans la réalité. Si, par l’art, nous pouvons expérimenter quelque chose, nous pourrons peut-être devenir capables de changer notre avenir ; l’expérience de la souffrance imprime en nous les marques de ses leçons tandis que la spéculation nous laisse intacts. (…) Il me paraît crucial d’établir la chronique et d’enregistrer la mémoire d’événements jamais encore expérimentés pour éviter qu’ils aient lieu. Je préfère risquer l’overdose au théâtre que dans la vie. Et je préfère prendre le risque de susciter des réactions de défense violentes plutôt que d’appartenir passivement à une civilisation qui s’est suicidée. »

Et lorsqu’on lui demandait si, selon elle, ses pièces pouvaient contribuer à transformer nos actes et la perception que nous avons de la société, elle argumentait : « J’ai vu une pièce de théâtre qui a changé ma vie : « Mad », de Jeremy Weller. Elle a changé ma vie parce qu’elle m’a changée - ma façon de penser, ma façon de me comporter ou du moins la façon dont j’essaie de me comporter. Si le théâtre peut changer la vie de quelqu’un, par voie de conséquence, il peut certainement changer la société puisque nous en faisons tous partie. Je pense aussi qu’il est important de rappeler que le théâtre n’est pas une force extérieure agissant sur la société mais qu’il en fait partie, il est un reflet de la manière dont les gens voient le monde à l’intérieur de cette société. Les films d’horreur ne créent pas une société violente - bien qu’ils puissent la perpétuer, ils sont un produit de cette société. Les films, les livres, le théâtre représentent tous quelque chose qui existe déjà, ne serait-ce que dans la tête d’une seule personne, et cette représentation peut transformer ou renforcer ce qui est décrit. » Et de conclure : « Ma seule responsabilité en tant qu’écrivain est celle que j’ai à l’égard de la vérité, aussi désagréable soit-elle. Je n’ai pas de responsabilité en tant que « femme écrivain » parce que je ne crois pas qu’une telle chose existe. Les gens parlent de moi en tant qu’écrivain et c’est ce que je suis, et c’est comme ça que je veux qu’on juge mon travail : sur sa qualité, pas sur la réalité de mon âge, de mon genre, de ma classe sociale, de ma sexualité ou de ma race. Je ne veux pas être la représentante d’un groupe biologique ou social auquel il se trouve que j’appartiens. Je suis ce que je suis ; pas ce que les autres veulent que je sois. » [[Toutes les citations sont extraites de « Sarah Kane », in « Rage and Reason – Women Playwrights on Playwriting », Heidi Stephenson & Natasha Langridge, Methuen Drama, Londres 1997 Traduction : Christel Gassie et Laure Hémain]]

Pierre Titeux