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Manque

de Sarah Kane

mise en scène Philippe Zarch

 
 

Présentation

Sarah Kane, à propos de Crave

« J’ai été stupéfaite de ces clameurs d’épouvante qui ont éclaté à propos de mes pièces, parce qu’en fin de compte il ne s’agit pas de brutalité ou de cruauté. Elles sont là, sans plus, quand on écrit et qu’en dépit de toute la violence qui existe, on veut continuer à aimer et à espérer. Pour moi, Crave, où il n’y a même pas un commencement de violence physique, et qui est un texte très silencieux, est le texte le plus désespéré. Plus fortement que dans les pièces qui ont précédé, la violence est métaphorique dans Purifiés, puis je me suis rapprochée d’une orientation plus poétique. C’est sur Crave que c’est le plus manifeste. C’était drôle – quand j’ai terminé mon travail sur Crave, je n’avais aucune idée de la manière dont mon travail allait se poursuivre, tout cela était si minimal, cela dépassait tellement la question de la langue, dans quelle direction allais-je encore pouvoir faire quelque chose ? Et puis je me suis mise, il y a quelques semaines, à un nouveau texte : il n’y a pas même encore de personnages, seulement des mots et des images, et les images sont aussi purement de la langue et pas des indications scéniques. Je ne sais même pas combien il y a de personnages…A peine peut-on parler d’une tradition de ce genre dans le théâtre britannique ! Bien sûr, si les gens connaissent Artaud ou Heiner Müller, ils verraient clairement le rapport, mais dans le contexte britannique c’est probable qu’on pense : qu’est-ce que c’est que cette merde ? Et ça sera probablement la réaction à ce nouveau texte, une fois qu’il sera terminé. »

Février 1998
Entretien avec Nils Tabert
Texte français Henri-Alexis Baatsch
Publié in « LEXI/TEXTES 3 » - L’Arche


Un train de banlieue qui s’ébranle, continuum de rails et la musique de Joy Division.

Dès la première image de Crave, nous sommes aspirés, comme si, trop proches du quai au passage du train, nous ayons été happés et nous retrouvions avec les personnages, que nous découvrons peu à peu, dans le no man’s land du plateau. Deux hommes et deux femmes dont l’identité n’est pas clairement définie, qui parlent d’amour, tour à tour à eux-mêmes, aux autres, à celui qu’on voit dans l’autre, à celui qu’on a en tête, à ceux qui les écoutent…Un torrent d’impressions, de désirs, un chant d’amour qui manque à en crever.
Sarah Kane a su imposer dans sa très courte œuvre, elle s’est donnée la mort à vingt huit ans, une esthétique et une éthique originale dans la lignée du théâtre de la cruauté cher à Artaud. Derrière la violence inouïe de ses pièces, reflet de notre vie quotidienne, émergent d’immenses élans de tendresse. Avec Crave, on est dans une expérience, celle du grand chagrin d’être enfermé dans sa peau, sa mémoire, son ego, tout ce qui rend impossible l’accès à un amour lumineux, à une présence au monde absolu.
De ce terrain de « je » en champ de bataille, de ces altérités qui se dérobent, de ces quatre voix qui pourraient n’être que les quatre faces d’un même personnage, sans pathos, sans violence surjouée, Philippe Zarch et ses comédiens, font vibrer les plus beaux accords. Jusqu’à la dernière seconde nous sommes avec eux, et c’est avec regret qu’on les laisse quitter le plateau, heureux d’avoir fait un pareil voyage.

François Béchaud


Le contenu : le moi éclaté

Il ne s’y passe rien,
Que la parole.
Quatre personnages parlent.
D’amour.

Quatre voix dont l’identité n’est pas clairement définie, quatre voix qui parlent tour à tour à elles-mêmes, aux autres, à celui qu’on voit dans l’autre, à celui qu’on a en tête, à ceux qui les écoutent.
Quatre voix qui déversent leurs sensations dans un torrent d’impressions, de souvenirs et de désirs. Une vérité hérissée de contradictions, bouleversée, moqueuse et bouleversante.
Quatre voix qui résonnent, se font échos, se chevauchent, s’entremêlent, se tricotent, se dénouent, à l’image de l’idée que Sarah Kane se faisait de l’amour : dès que deux personnes forment une relation, une sorte de colonisation prend place et l’un d’eux risque d’être abusé par le pouvoir que l’autre exerce sur lui.
Chant d’amour, amour qui manque, chant zébré d’ironie et électrisé d’humour, sur une confidence où l’on entend la rumeur de l’inconscient, où l’éclatement de l’identité trouve sa traduction dans les quatre voix différentes qui pourraient n’être que quatre faces du même personnage.
On est dans une expérience, celle du grand chagrin d’être enfermé dans sa peau, sa mémoire, son histoire, son ego, tout ce qui vient rendre impossible l’accès à un amour lumineux, à une présence au monde complète comme une prière sans mot.

Sarah Kane, assoiffée de vie, ne s’intéresse qu’à l’humain, car l’humain est à réinventer. Du désespoir naît une certaine connaissance dont se nourrit la compréhension que l’on a du monde. Aussi nous aide-t-elle à nous comprendre nous-mêmes. Marionnettes morcelées, nous n’arrivons plus à toucher notre moi qui se dissout et perd sa singularité.
Elle fait subir au spectateur un traitement de choc, inoculant une sorte de vaccin pour le sortir de l’état d’aphasie physique et verbale dans lequel le met la société, afin qu’il se lance dans une quête d’un monde où la cruauté disparaîtrait.

« Forme » scénique et sens

Notre traduction scénique saura trouver l’accompagnement visible de ce « je » en champ de bataille, de cette altérité qui se dérobe, de cet effondrement des limites identitaires entre le moi et l’autre.
Assistant à une déréalisation absolue, nous chercherons à représenter un espace ou une matière mentale (et non des lieux existants), où les corps seront transmués par la parole. La réalité poétique de Crave nous permettra d’approfondir, au cours de la mise en espace de cet opéra verbal, la question : qu’est-ce qu’un corps qui se rend visible par ce qu’il dit ?

Philippe Zarch