« toujours serviteur
toujours obséquieux et souriant
moi, jamais voler, jamais mentir
éternellement y a bon banania… »
F.Fanon
Le 21 février 1965 Malcolm X était assassiné lors d’une de ses nombreuses conférences.
Il avait pressenti et écrit dans son autobiographie qu’un homme comme lui ne pouvait mourir de mort naturelle. Un homme sans compromis, un révolutionnaire, un homme profondément
sensible, décidé à en finir (par tous les moyens nécessaires) avec la ségrégation, la misère, et le racisme.
Mohamed Rouabhi rend la parole à l’un des plus célèbres militants noirs américains.
Sous la forme d’un discours prononcé devant une communauté composée de noirs et de blancs, Malcolm X aborde les thèmes qui lui sont chers : le droit des noirs à la
citoyenneté, la responsabilité des médias face au détournement de l’information, la dénonciation des brutalités policières, la complicité du pouvoir avec le Ku Klux Klan ou le
Citizen Council, etc.
« Salaam Alekum »
« que la paix soit avec vous . »
C’est un musulman qui s’adresse à nous. D’emblée, les premiers mots du discours semblent interpeller notre actualité hantée par l’islamophobie. Qu’il s’agisse de la manipulation
de la presse, des émeutes, de la répression policière, de la colonisation, ou de l’apprentissage de la haine de soi, on a parfois peine à réaliser que ces propos datent des
années 60.
50 ans après, le fantôme de Malcolm X revient régler ses comptes avec la politique occidentale. Mais comment ce discours résonnerait-il aujourd’hui dans une salle de
théâtre ?
Mohamed Rouhabi a voulu répondre à cette question.
Si les Etats-Unis entretiennent un rapport très particulier avec le bouc émissaire noir, qu’en est-il de la France ?
« Un être au moins doit jouer le rôle de l’homme différent, puisque la mentalité différentialiste a priori l’exige : les noirs seront ce groupe.
Le choix de l’apparence extérieure des êtres comme critère ultime de classification révèle quelque chose de fondamental sur la civilisation américaine : une prééminence
accordée à l’apparence sur l’essence, et probablement une certaine incapacité à admettre l’existence d’un être intérieur, attitude paradoxale pour une société qui se définit
avant tout comme individualiste. » Emmanuel Todd, Le destin des immigrés.
Qui sont nos boucs émissaires ?
Les choses ont-elles vraiment évoluées depuis les années 60, depuis la soi-disant décolonisation ?
Comment perçoit-on les hommes et les femmes noirs ici ?
L’imaginaire collectif nourri dès le berceau de culture « y a bon banania » est forcément marqué et le racisme français n’est plus à démontrer.
Ce racisme et cette peur de l’autre sont aussi nécessaires au bon déroulement d’une certaine politique intérieure ou extérieure, que les médias, facilement manipulables,
s’empressent de justifier, comme l’évoque Malcolm X :
« Grâce aux journaux, ils donnent à ronger à l’opinion publique une brochette de statistiques, grâce à la télévision, ils inventent des brochettes de statistiques qui leur
permettent de créer une certaine image… »
Sans même aborder la politique sécuritaire et policière du pays, le néocolonialisme français s’est toujours appuyé sur l’image du nègre fainéant, incapable et sanguinaire pour
cacher les raisons profondes de l’absence d’émergence économique des pays africains : la mise en place de dictateurs soigneusement choisis par l’Elysée permettant le
contrôle politique et économique et le pillage de ses anciennes colonies depuis Paris.
« Il est de plus en plus clair pour nous que la prospérité, la stabilité politique et la paix sociale dans l’hexagone ainsi que dans les autres anciennes puissances
coloniales se nourrissent de la pauvreté, de l’instabilité politique et de la guerre du sud. La Côte d’Ivoire et le Togo en crise ne sont pas deux fronts de plus dans un
continent éprouvé par de nombreux autres conflits, mais deux expressions du même double jeu de la France dont nous-mêmes, Africains, avons du mal à tirer toutes les conséquences
tant vous excellez dans l’art de nous distraire et de diviser pour régner. » Aminata Traoré, Lettre au président des français…
Malcolm X nous demande d’être honnête et clairvoyant, car ne pas être raciste ne va pas de soi. C’est un travail, un questionnement constant. Nous sommes appelés à évoluer, à
mûrir, à l’image de cet homme dont la vie fut parsemée de virages pour porter finalement sur le monde le regard d’un humaniste. La mise en forme de ce spectacle est simple. Deux
comédiennes et les spectateurs : les yeux dans les yeux. Une grande catharsis collective qui doit briser l’indifférence et rappeler au dialogue quand celui-ci a fui.
« Un défi lancé à l’humanité » dit Malcolm X.
« Un défi qui doit être relevé par tous les membres de l’humanité. »
Bryan Polach
Malcolm X , 1915-1965
Né Malcolm Little à Omaha, Nebraska, Malcolm X était le fils d’un pasteur baptiste militant pour les idéaux de Marcus Garvey, qui prônait le retour en Afrique des
Afro-Américains. Après le meurtre de son père par un groupe apparenté au Ku Klux Klan, le jeune Malcolm fut séparé de sa famille.
Sa soif de justice le motive dans des études brillantes, son rêve de devenir avocat étant écrasé par un de ses professeurs lui disant que "ce n’était pas un projet réaliste
pour un Noir".
S’installant à Boston chez sa demi-sœur, il gagne sa vie avec des petits boulots, notamment en cirant des chaussures dans un night club, le Lindy Hop.
Les rues de Boston, puis de Harlem, à New York où il finit par s’installer, furent le témoin d’une transformation pour l’ancien élève modèle. Devenu un escroc à la petite
semaine, trempant dans le trafic de drogues et le racket, Malcolm Little échappe au service militaire pendant la Seconde Guerre Mondiale en se faisant passer pour fou.
Arrêté à Boston fin 1945, Malcolm Little fut condamné à dix ans de prison pour vol avec effraction et port d’armes.
En 1948, alors qu’il purge sa peine, son frère Reginald lui demande de rejoindre la « Nation de l’Islam », un groupe religieux et politique fondé par Elijah
Muhammad.
La Nation of Islam, se définit comme un secte militante islamiste, selon laquelle la plupart des esclaves africains ont été musulmans avant d’être capturés et envoyés
en Amérique.
Ses membres soutiennent que la population noire doit se reconvertir à l’Islam pour se réapproprier son héritage culturel et religieux. La Nation of Islam se considère
d’abord comme un groupe de nationalistes noirs, proclamant la supériorité raciale des Noirs, et revendiquant une Nation noire séparée des Etats-unis blancs.
Libéré sur parole en Août 1952, Malcolm Little rejoint Elijah Muhammad à Chicago, et change son nom pour devenir Malcolm X, le "X" symbolisant le rejet du nom d’esclave et l’absence de nom africo-musulman.
Son intense activité militante se traduit par un développement sans précédent de la Nation de l’Islam. Son éloquence et ses discours enflammés, alliés à une éthique personnelle inattaquable le fait bientôt figurer comme numéro 2 de l’organisation, dont les rangs gonflèrent de 500 membres en 1952 à 30 000 en 1963.
En 1958 Malcolm X se marie à une militante de la Nation of Islam, Betty X (plus tard connue comme Betty SHABAZZ). Ils auront six filles.
Suite à ses déclarations sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, qu’il considérait comme une conséquence de la violence blanche, il est interdit de parole de la Nation of Islam, celle-ci craignant que sa présence n’apporte une image néfaste à l’organisation.
Annonçant sa rupture avec la Nation of Islam en 1964, Malcolm X fonde une nouvelle organisation religieuse, « The Muslim Mosque Inc ». Peu de temps
après, il se convertit à une forme d’Islam orthodoxe et part en pèlerinage à la Mecque (Hadj).
A cette occasion, il rencontre des musulmans de toutes races et origines, et vient à penser qu’une religion commune effacerait les problèmes raciaux. Il condamne de plus en plus
la Nation de l’Islam et le racisme anti-blanc.
De retour aux Etats-Unis, Malcolm X prend le nom de El Hadj Malik EL-SHABAZZ, suivant la tradition musulmane et fonde l’Organisation de l’Unité Afro-Américaine (OAAU).
Il commence à promouvoir un programme non-religieux et non-sectaire, visant à la défense des Droits Humains de toutes les personnes d’ascendance africaine de l’Hémisphère
Occidental.
El Had Malik El-Shabbaz est confronté à un conflit de plus en plus virulent avec la Nation de l’Islam. Le magazine LIFE publie une photo de lui, regardant par la fenêtre de son appartement avec à la main une carabine de modèle M1. Cette photo devint par la suite une icône de la culture populaire, accompagnée de son slogan "By any means necessary".
Le 21 Février, El Had Malik El-Shabbaz commença un discours dans le quartier de Harlem. Un semblant de bagarre éclate dans l’assistance, vers lequel les gardes du corps se
dirigent. En même temps, un homme se dirige vers l’orateur et tire sur lui avec un fusil à canon scié, avant que deux de ses acolytes ne surgissent pour décharger leurs
pistolets sur l’homme effondré sur le sol.
Trois membres du service de sécurité de la Nation de l’Islam furent arrêtés par les autorités, après qu’ils aient été maîtrisés par l’assistance. Aucun lien direct ne
fut établi par la justice entre l’assassinat et la Nation de l’Islam.
Il apparaît aujourd’hui que la nouvelle orientation du combat de Malcolm X est relativement occultée par le personnage du vibrant orateur de la Nation of Islam.
Surnommé à un moment "The Angriest Black Man in the United States of America", Malcolm X est jusqu’à maintenant synonyme de radicalisme, les dernières nuances de son discours
étant moins prises en compte par le public.