“Toucher à ce qui constitue la famille, c’est se plonger dans l’irrationnel, dans ce que la société considère comme presque sacré”, écrit Carlos Liscano. Et s’il est vrai que les
histoires de famille ont souvent des causes et effets bien mystérieux, celle que l’auteur uruguayen imagine a, apparemment, tout du pire cauchemar, parfait cas de folie ou de
cruauté avancée. Pourtant, pour ce fils qui nous raconte son histoire, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les enfants savent tous qu’ils vont être, un jour ou
l’autre, amenés au marché pour être vendus, en espérant bien être rachetés par leurs parents à l’occasion du banquet familial régulièrement organisé. L’ironie flirte avec la
démence, l’humour avec la dénonciation : l’écriture de Carlos Liscano, singulière, passant avec une aisance troublante d’un sentiment à l’autre, est injustement méconnue.
Michel Didym fait la rencontre de l’artiste à Montevideo il y a deux ans, dans le cadre des “Tintas Frescas”, opération de créations d’auteurs contemporains dans une quinzaine de
pays d’Amérique latine. Le texte séduit le metteur en scène. “Avec une extraordinaire modernité, Carlos Liscano parvient à mêler l’absurde au réalisme et la naïveté à la rage”,
explique-til, admiratif. Il se trouve alors, face à la principale originalité de la pièce : son alternance entre récit et représentation. Un comédien passe ainsi allégrement
d’une voix de narrateur à celle de personnage, tandis qu’il tiendra plusieurs autres rôles. La vivacité de l’écriture de Liscano appelle ce mélange, cette polyphonie, ces
mouvements ludiques et inventifs. Michel Didym fait de cette dualité narrative un atout, une chance de “pouvoir associer le public à la fulgurance des propositions”, un défi de
“travailler à ce point avec les comédiens sur l’incarnation”. Fable étrangère à la morale, amusée et percutante, Ma Famille sera aussi envisagée par le metteur en scène à
travers la musique. Un pianiste mène la danse absurde qui se joue, avec notamment deux chansons de Liscano arrangées par le metteur en scène, “directeur musical à temps plein”. La
symphonie uruguayenne de Carlos Liscano enchante, et on ne pouvait rêver mieux que Michel Didym pour la révéler sous nos yeux.
Né en 1949 en Uruguay, Carlos Liscano vit actuellement entre Montevideo et Barcelone. En 1972, alors qu’il n’a que 23 ans, il est arrêté et emprisonné pour n’être libéré que le 14 mars 1985 à la fin de la dictature. 13 ans d’enfermement, la découverte de l’écriture comme issue salvatrice. Depuis, une carrière d’auteur dans son pays, mais aussi en France, en Italie, en Suède ou en Espagne. En 1996, il reçoit le prix du Théâtre de la Ville de Montevideo pour Ma Famille. “Je voudrais dire maintenant, en peu de mots et avec beaucoup de modestie, que c’est en prison que je suis devenu un adulte. Et aussi un écrivain. Et je sens que quelque chose de ce voyage aux limites de la langue est ancré au plus profond et au plus intime de tout ce que j’ai écrit. En prison. Et après…
Dans cette pièce située en Uruguay, on vend les enfants comme on respire : pour survivre. Aucun jugement moral n’est donné. Les enfants comme les parents trouvent cette situation normale. On en vend un quand on a du mal à finir le mois ou quand il faut un nouveau frigidaire. On les rachète parfois aussi, par exemple pour une fête de famille. Le narrateur raconte son parcours, du petit garçon que ses parents ne mettaient pas sur le marché parce qu’il n’était pas beau, à l’homme qu’il est devenu et qui tout naturellement s’est mis à vendre son père. On traverse cette histoire traitée avec cocasserie et tendresse en admirant la virtuosité d’un auteur qui nous fait passer du récit au théâtre sans qu’on n’y prenne gare. Ma Famille n’est pas un texte écrit pour le jeune public, c’est un texte de théâtre tout simplement.
4ème de couverture, Ma Famille - Éditions Théâtrales - 2001
Avec une extraordinaire modernité, Carlos Liscano parvient à mêler l’absurde au réalisme et la naïveté à la rage.
La théâtralité du texte de Carlos Liscano repose à la fois sur des qualités littéraires où l’on sent l’influence avouée de Céline ou de Onetti piraté par Beckett mais aussi dans
ce cas précis sur une alternance entre représentation et narration.
C’est ce glissement en jeu et récit qui nous amènera à proposer un code de « conventions » immédiates, impliquant la complicité du public.
Les quatres comédiens sont tour à tour le père et le fils, la tante et la petite soeur... , le narrateur et l’acteur, l’acheteur et le vendu.
Un arbre assez monumental occupe le centre de l’espace.
Au pied de cet arbre, la musique.
Les « actants », sorte de Blues Brothers uruguayens seront chacun, munis, d’une malette qui comme dans les spectacles de magie font apparaître des éléments de
supports du récit, des fragments de réalités.
Ils sont comme des gitans qui viennent montrer un ours, mais ici l’ours c’est leur vie, leur famille.
Michel Didym
A l’intérieur d’une famille, il n’y a pas de logique. Personne ne peut expliquer ce qui se passe entre des personnes de même sang. Les relations familiales sont inexplicables.
Comme sont inexplicables les sentiments contradictoires entre parents, enfants, frères et soeurs. L’amour et le besoin d’être ensemble s’ajoutent à l’envie de maintenir une
certaine distance avec les plus proches. Cette tension domine la vie de la famille.
Toucher à ce qui constitue la famille, c’est se plonger dans l’irrationnel, dans ce que la société considère comme presque sacré. Personne ne discute le sentiment que doit
éprouver une mère pour son enfant, un enfant pour sa mère. De quels sentiments s’agit-il ? Chacun les connaît par le menu, mais ne peut ni les énumérer, ni les généraliser
sans se contredire. Cependant, dans la vie, ce n’est qu’en brisant des sentiments, en s’opposant à sa famille qu’on avance. Même si, ensuite, on en reforme une autre, à soi,
semblable, à l’image de la biologique. Ainsi se transmettent sentiments, préjugés, manières de résoudre les problèmes de la vie. Autrement dit: la culture profonde des
sociétés.
Les parents ne parviennent à être vraiment parents que s’ils acceptent l’indépendance de leurs enfants. Les enfants ne parviennent à être véritablement adultes que s’ils cessent
de dépendre de leurs parents. Les frères et soeurs s’ouvrent un chemin dans la vie le jour où ils décident d’être différents les uns des autres.
La famille est le lieu où se fait le commerce des sentiments. Le dire est facile. L’accepter ne l’est pas. Agir comme il convient est toujours impossible. C’est dans la famille
qu’on rencontre les amours et les haines les plus exacerbées.
Quand j’ai écrit “Ma famille”, j’ai cru que c’était pour moi un moyen de mettre les choses au clair avec ma propre famille. Ensuite, je me suis rendu compte que c’était
impossible. La famille, même de manière négative, continue d’être présente dans toutes les décisions prises par chacun. Les années passent et la vie se transforme en souvenirs.
Alors, à ce momentlà, réapparaît la famille avec ceux qui sont là, ceux qui n’y sont plus, les habitudes héritées, les phrases toutes faites, les histoires, les légendes, les
partis pris. Tout ce que l’hérédité familiale a laissé comme sédiment, parfois depuis des générations.
Il fut un temps où la famille, c’était tout. Il était impossible de survivre sans une famille. Aujourd’hui, elle est réduite au minimum. Mais demeure la nostalgie de la vie
familiale. Cet espace intime où les générations - trois ou quatre -, depuis les parents jusqu’aux petitsenfants, font le commerce des sentiments sans aucun artifice.
Carlos Liscano