« Qui peut savoir ce que ce fut. Mais ce fut un chef-d’œuvre, puisque Lorentino y mit le meilleur de lui-même, le dédia où il faut, et que le meilleur de chacun, dédié où
il faut, est sans doute un chef-d’œuvre. »
Pierre Michon
La peinture est présente dès Vies minuscules, et elle est au centre de Maîtres et serviteurs (1990). Est-ce que pour parler de peinture, c’est-à-dire des
corps, des chairs, est pour vous un moyen d’aller vers une écriture incarnée ? Vous parlez de Proust comme d’un « essai d’incarnation absolue ».
On a dit que la grande peinture d’Occident était tout entière placée sous le signe de l’Incarnation du Christ. Le grand sujet, c’est la Passion, la Nativité, surtout la Cène sans
doute, cette grande chose communautaire. Tous les autres ne sont que des métonymies de ce sujet-là. Pour nous, le modèle même de l’incarnation du Verbe, c’est-à-dire aussi bien du
Verbe écrit que du Verbe divin qu’on fantasmait jadis, c’est le Christ.
L’incarnation peut être aussi celles des grosses femmes pleines de chair comme dans Rubens, mais ce sont toujours des femmes qui apparaissent comme tangentiellement à des christs
peints, invisibles. C’est le grand art catholique. Alors, la peinture pour moi, c’est du pain bénit !.
On retrouve dans vos textes sur la peinture l’idée d’un échange. Vous citez le dialogue de Claudel, dans l’Echange justement : « Est-ce que quelque
chose vaut exactement son prix ? – jamais. »
Un paysan donne un cochon à Lorentino pour qu’il lui fasse un tableau en l’honneur de Saint-Martin. Et la perfection de l’œuvre qu’il va faire lui vient de ce don de cochon. Le
grand travail d’art est toujours fait pour être partagé, et vient souvent d’un petit geste de partage préalable. Les grandes œuvres de peinture, celles qui font avec un portrait
le plus d’incarnation, sont souvent celles de personnes humbles. Regardez les Van Gogh, les Caravage, ou des Ribeira, des Zurbarán, des Vélasquez. Ces gens qui n’ont plus de
dents. Et là, tout à coup, on voit bien qu’il y a de l’homme, comme on disait dans le temps. Tout ça, c’est l’histoire du cochon. Ces types n’ont à donner qu’une parole dans des
dents ébréchées, et le peintre, à ce moment – là, y va de son chef-d’œuvre.
Dans le cas de Lorentino, à propos de ce cadeau qu’il peut faire à ces pauvres gens, vous écrivez pourtant : « Sa colère était trop émoussée pour que tant de
charité en sortît».
Alors, dans ce cas-là, ça n’a pas été un chef-d’œuvre. Quand je dis colère, ici, ce n’est pas seulement la colère, c’est aussi l’ambition, tout ce qui mord, tout ce qui a des
dents. Et un peintre, ou un auteur, pour être important, ne peut pas ne pas être en colère contre le destin qui lui est fait d’être mortel, ou que sa mère le soit. Ce n’est pas
possible non plus qu’il n’ait pas d’ambition, parce qu’il ne ferait pas de peinture. Mais si cette colère ne s’embue pas, ne s’édulcore pas par ce que j’appelle ici charité, mais
qu’on peut appeler compassion, amour de l’échange, volonté de donner, ce n’est pas de la bonne peinture. Il faut que les deux soient là, qu’on ne voit plus si Vélasquez a fait tel
tableau pour peindre le roi d’Espagne et lui plaire, ou pour marquer sa fraternité avec ce péteux qui vendait de l’eau dans les rues, ce bouffon.
A propos de la possibilité de ce don, vous dites que Lorentino, élève médiocre, avait plus « foi dans les arts » que son maître Piero lui-même, « puisqu’il
n’atteignait pas vraiment les arts et pourtant tout entier était dedans ».
Comment Piero, qui les atteignait indubitablement, ou Vélasquez, auraient-ils foi dans les arts, puisqu’ils savent que les arts, quels que soient le travail et l’apprentissage, ne
sont que du code, s’il n’y a pas de cette colère et cette charité en même temps ? Alors que quelqu’un qui n’arrive pas vraiment, comme ce Lorentino, s’imagine que c’est le
coup de main, la force créatrice comme on le dis maintenant, et non pas du tout quelques chose de plus fort et de plus affronté dans l’homme lui-même. la grande peinture et la
grande littérature me font cet effet. regardez Rimbaud : cette compassion absolue pour le monde, et cette colère, cette superbe, ce mépris, cette ambition, malgré qu’on en
ait.
Le roi vient quand il veut - Propos sur la littérature, Pierre Michon, Albin Michel