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Présentation

Le rideau se lève sur La Flûte enchantée, mais la cantatrice qui doit chanter la Reine de la Nuit n'est pas là. Dans sa loge l'attendent son père, presque aveugle et alcoolique, et un médecin qui occupe le temps par le récit insupportable d'une autopsie médico-légale. Sous l'obsession de la dissection – figure de l'écriture de Bernhard ? – Célie Pauthe veut faire résonner la part secrète de la pièce : la violence indicible de la relation du père et de la fille, où la performance vocale joue un rôle majeur et peut-être meurtrier.


L’Ignorant et le fou fut créée en 1972 au Festival de Salzbourg, ville natale de Mozart et l’un des plus prestigieux rendez-vous de l’art lyrique européen. Situant l’action dans une loge d’opéra où l’on attend une célèbre cantatrice s’apprêtant à chanter pour la deux-cent vingt-deuxième fois La Reine de la Nuit, Bernhard se joue de l’inversion du décor et tend à la bourgeoisie mélomane autrichienne le miroir déformant de sa décadence et de sa finitude. Le thème fugué de la dissection du cadavre qui irrigue toute l’œuvre devait sûrement résonner alors comme une autopsie sur le vif.

Cet effet de direct, d’extrême tension entre scène et salle, on l’a perdu aujourd’hui, mais peut-être au profit d’une réception plus profonde de l’œuvre, plus universelle et intime à la fois, comme ces Vanités qui nous regardent toujours de leurs orbites vides, et nous rappellent à la conscience de notre proche décomposition, nous laissant seuls avec l’absurdité de notre condition mortelle, « son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. » (Pascal). Alors, contre « cette honte, cette humiliation sans pareille » qu’est la vie humaine, contre l’angoisse, contre la maladie, Bernhard imagine un théâtre de la compensation, de la sublimation, du dépassement de soi. Chacun avec une vitalité nerveuse, avec ses armes tendues jusqu’au bord de la folie - l’absolutisme scientifique comme dernier refuge contre les ténèbres des sentiments ; le chant lyrique comme surpassement des possibilités humaines ; l’alcool enfin - engage le combat.

Sous la lame du scalpel, sous la virtuosité de la structure musicale, partition d’une précision implacable qui régit toutes les composantes de la représentation se débattent des figures de chair et de sang, désespérément humaines, faisant leur à chaque instant ce principe de vie absolument bernhardien : « C’est seulement parce que je m’oppose à moi-même et que je suis effectivement toujours opposé à moi-même que j’ai obtenu la capacité d’être. ». Comme les répétitions nous l’apprennent chaque jour, c’est à cette école-là que Bernhard nous convie.

Célie Pauthe


Continuer à photographier après la mort

Pour vous montrer à quel point j'ai horreur des photographies, je peux vous raconter une anecdote – j'appelle cela une anecdote, mais c'est assez grave. J'ai perdu mon père, il y a de cela très longtemps, et ce n'est pas parce qu'il y a très longtemps que cela m'a fait beaucoup de peine. Je ne pouvais plus, ensuite, supporter une photographie. Voilà qui est probablement fort commun. Ce n'était pas tant que ces photographies me parussent émouvantes, me troublassent exagérément, non : c'était parce que cela ne me paraissait correspondre à rien de réel. À ce propos, il me semble qu'il ne serait pas mal de continuer à photographier après la mort, de photographier le cadavre proprement dit, de photographier la suite. Ce n'est pas très drôle, il y a un mauvais moment, comme une sale maladie; le moment de la décomposition, mais après cela il y a un petit long moment, pendant lequel les vers se chargent de nettoyer tout très bien, et ensuite, cette image : quand les os sont dans la boîte, bien propres, bien nettoyés, bien rangés, il ne me semble pas que cela soit une image intolérable. Pour moi je la juge beaucoup plus rassurante pour l'esprit de celui qui la regarde, qu'une ancienne photographie. Cela, c'est vrai, et n'est pas intolérable.

Francis Ponge
Œuvres complètes, tome 1, Gallimard, coll. Pléiade, 1999


Perturbation

« Je me considérais depuis longtemps déjà comme un organisme susceptible d’être discipliné à mon gré, par la force de ma propre volonté. Je subissais évidemment des revers mais cela ne me mettait nullement au désespoir. Sortir de l’état de sujétion au désespoir, dis-je, cela méritait à mes yeux que l’on déployât les plus grands efforts. Mieux valait, dis-je, s’exposer à de terribles efforts qu’à un profond désespoir.
(…)
Se rendre maître de soi-même, c’était connaître le plaisir de faire de soi un mécanisme obéissant aux ordres du cerveau.
Seule cette maîtrise de soi permettait à l’homme d’être heureux et de reconnaître sa propre nature. Mais peu nombreux étaient ceux qui reconnaissaient jamais leur propre nature. Se laisser envahir par la pénombre des sentiments, ne rien faire contre l’assombrissement normal et ininterrompu de son affectivité, voilà ce qui plongeait l’homme dans le désespoir. Là où régnait la raison, dis-je, le désespoir était impossible. « Quand cet état de totale absence de raison se manifeste en moi, tout en moi devient désespoir. » Mais je ne cédais plus que rarement à cet état. La vie exigeait un effort continuel aussi longtemps qu’on ne la quittait pas, le plaisir, c’était de la supporter raisonnablement. La plupart des hommes étaient des hommes sentimentaux, non des hommes raisonnables, aussi la plupart finissaient-ils livrés au désespoir plutôt qu’à la raison. »

Thomas Bernhard
Perturbation, Gallimard, 1989, p 49-50


La Toux et le chant


Thomas Bernhard

Si aujourd’hui, vous avez un accès de toux et que vous toussez tout ce que vous avez dans les poumons, c’est quand même plus significatif si vous vous dîtes que cette toux ébranle réellement le monde entier, et pas seulement votre cage thoracique. La toux gagne alors en qualité, et c’est naturellement la même chose avec un livre. Si vous vous dites que vous écrivez un livre rien que pour vous, et que ce sera lu pas grand-maman, grand-papa et peut-être un germaniste imbécile, non, ce serait trop peu. Irradier, et pas seulement à travers le monde mais l’univers.

L’art véritable est dans les chanteurs, pas même dans les écrivains, c’est une grave erreur. De plus, la première expression de l’art a été un son, un son humain. A l’époque, il n’y avait pas encore d’instruments. Le cri. Avant, on disait : « L’enfant crie ». Aujourd’hui on dit : « Le chanteur chante ». En fait c’est exactement la même chose. Rien n’a changé. Et avant, l’enfant était nu, il n’y avait pas encore d’usines et de tissage, et aujourd’hui les chanteurs ont des costumes grandioses. Parfois ces costumes coûtent deux millions et demi de schillings si l’on veut que la note sorte vraiment, soit visible pour l’humanité. Une note sans un costume de deux millions, ce n’est plus une note aujourd’hui, ils ne l’entendent même plus. La pourpre, l’or, l’argent, il faut que tout ça sorte du palais en même temps que la langue, et puis que ça soit tonitruant et que ça remue le monde. Vous n’avez qu’à ouvrir les journaux, Domingo remue le monde entier. C’est un de ceux qui dominent le monde. César, à côté, n’était rien du tout.