[|L’Extraordinaire Tranquillité des choses
« Théâtre en liberté »
(1)|]
Un beau titre pour une ville dont il est souvent question au-dehors en termes d’intranquillité, où l’on serait constamment agressé, où ses habitants ne fréquenteraient
jamais leur théâtre, n’auraient accès ni à l’école, ni à l’art, ni aux disciplines artistiques, ne se sentiraient pas concernés par les lumières qui brûlent dans le hall le soir
des représentations au Théâtre Gérard Philipe, ni par les allées et venues des spectateurs, ces spectateurs qui viendraient d’ailleurs, dit-on…Un metteur en scène et écrivain,
chef de projet, Michel Simonot, a réuni autour de lui trois autres jeunes écrivains : Lancelot Hamelin, Sylvain Levey et Philippe Malone. Ils ont donc lancé un appel à
chroniques à toute personne souhaitant raconter quelque chose. La réponse a été massive, surprenante, et ces chroniques ont été lues au théâtre lors de rencontres publiques
régulières, entre l’automne 2005 et le printemps 2006.
Alain Ollivier, directeur du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, et Michel Simonot explicitent ici la démarche qui précède la découverte de cette Extraordinaire
Tranquillité des choses écrite à quatre mains.
Alain Ollivier
Ce projet conçu et réalisé avec Michel Simonot n’a pas à voir avec les ateliers que le Théâtre Gérard Philipe mène avec les amateurs de Saint-Denis et de Seine-Saint-Denis. Le
projet « Théâtre en liberté » n’est pas issu de la même réflexion qui inspire ces spectacles conçus avec les artistes amateurs.
« Théâtre en liberté » est un titre emprunté à Victor Hugo, qui a regroupé sous ce titre générique sept des pièces de son oeuvre dramatique. Victor Hugo les a écrites
avec une liberté d’invention tout à fait surprenante, et probablement sans aucune préoccupation de représentation ou de manifestation publique.
J’ai pensé que c’était un exemple stimulant pour la réflexion que je menais avec Michel Simonot sur le rayonnement du Centre dramatique national en banlieue. En effet, la
banlieue – puisque « banlieue » il y a et il y a bien banlieue – est un espace très particulier, avec une géographie humaine très complexe. Cela en fait un
territoire où le répertoire traditionnel n’a pas un écho toujours immédiat. Cette géographie humaine est en effet composée de communautés culturelles extrêmement diversifiées.
On dénombre quatre-vingts de ces communautés différentes aujourd’hui à Saint-Denis. Mettre à l’affiche à Gérard Philipe Strindberg, Corneille ou Shakespeare, n’a pas la même
résonance que de les afficher au Théâtre de la Bastille !…Comme ce meltingpot fait de Saint-Denis, et de la Seine-Saint-Denis, un territoire extrêmement riche, nous nous
sommes dit que ce serait bien de parvenir à susciter une oeuvre qui soit inspirée par « Ce Paris, qui est plus grand que Paris ». « Théâtre en liberté »
est le titre générique de ce projet, qui avance sans idées préconçues.
Enfin, ce projet est indissociable de la mission de création d’un Centre dramatique national parce que diriger un théâtre en banlieue, c’est tout à fait différent que de diriger un théâtre dans Paris ou en région. La pression sociale y est très forte et on y rencontre des difficultés de relations publiques à hauteur de la mouvance de l’immigration, qui est une des particularités très fortes de la vie sociale et culturelle de la Seine- Saint-Denis. Le Centre dramatique national est donc, avec « Théâtre en liberté », dans le foyer même de sa mission.
Michel Simonot
Je suis un auteur et un metteur en scène, venu au théâtre en débutant comme critique dans un quotidien de province et par le goût des textes, d’abord littéraires, que j’ai eu
envie de porter à la scène. J’ai, parallèlement, une formation et un parcours universitaires de sociologue nourri, depuis toujours, de Pierre Bourdieu. Dans ce cadre, j’ai,
durant de longues années, contribué à la réflexion sur les enjeux sociaux et politiques de la création. En particulier, sur ce que l’on nomme « l’action
culturelle ». J’ai toujours récusé les approches qui réduisaient le culturel à du « social » sans enjeux véritablement artistiques.
Comme écrivain et metteur en scène, j’ai, depuis le début, poursuivi une double démarche : d’une part, explorer des modes de production artistique qui se nourrissent du
rapport à la société, ainsi que d’une pensée sur ce rapport ; d’autre part, mettre en scène des textes, des écritures porteurs d’une « langue » et dotés
d’une potentialité de « représentation », au sens symbolique comme au sens scénique. Ainsi, j’ai mis en scène des textes de Katherine Mansfield, Max Frisch,
Heiner Müller, Valère Novarina, Armand Gatti, Arno Schmidt… Et j’ai toujours eu pour souci de tisser un lien entre ces deux démarches, aussi bien dans la réflexion que dans la
création. En tant qu’auteur, j’ai toujours donné une importance primordiale au jeu, avec et sur la langue. J’ai, aussi, le plus souvent possible, invité d’autres écrivains à
écrire avec moi dans certains projets. J’ai écrit aussi pour la danse, le théâtre de rue, le clown. La quasi-totalité de ces textes a été créée, beaucoup ont été publiés.
La proposition d’Alain Ollivier est venue à un moment où, ayant abandonné la sociologie, je m’étais totalement consacré à l’écriture et la mise en scène. Mais la question, telle qu’elle m’a été formulée par Alain Ollivier, m’a amené à considérer que ce que l’on désigne comme « crise des banlieues » traduit en réalité une crise bien plus profonde : les inégalités sociales, culturelles, économiques, etc., atteignent un tel degré que nous sommes dans une sorte d’écart maximum entre les capacités de réception et de création par les populations d’une part, et de l’autre, dans la nécessité sociale d’une création de plus en plus forte. Or l’époque exige, à la fois, des explorations artistiques des plus diversifiées, ouvertes, libres et, à la fois, de prendre en compte les conditions concrètes d’existence des gens. Un vrai défi. Il nous faut l’affronter.
L’idée de « Théâtre en liberté » correspond tout à fait à cette préoccupation et à ma démarche : comment explorer un type de création artistique qui construit, tout en se faisant, son lien nécessaire avec les espaces sociaux, l’objectif étant la création artistique autour de l’écriture, parce que la question de la langue, de l’accès à la langue, est la question majeure pour le théâtre comme pour le public aujourd’hui. Cela est encore plus aigu ici, dans les « banlieues ».
L’Extraordinaire Tranquillité des choses est le titre du texte du spectacle que nous allons jouer à l’automne prochain, et qui sera publié aux Éditions Espaces 34. Une
seconde partie de «Théâtre en liberté» verra le jour en janvier 2008, mais sa forme nous est encore inconnue. Ce qui est sûr, c’est que l’on continuera la confrontation
avec le public, et que le Terrier, dont nous disposerons pour cela, sera une sorte de laboratoire public de l’écriture contemporaine tout au long de la saison 2006-2007.
Cette première étape, parachevée par L’Extraordinaire Tranquillité des choses donc, passe essentiellement par l’écriture. Elle s’est appuyée sur un « appel à
chroniques » auprès des habitants, de la ville et d’ailleurs. La chronique a des règles : ce n’est pas un journal intime, c’est la transposition écrite, en dix lignes,
d’une situation dont on est acteur ou témoin dans sa vie quotidienne. C’est pourquoi nous avons fait appel aussi à des ateliers d’écriture, « Les Fous d’encre »,
une association qui travaille en relation étroite avec la librairie dionysienne « Folies d’Encre ». Ces ateliers ont permis à des personnes, y compris qui ne
savent pas écrire, ou qui ne possèdent pas bien l’usage de la langue française, de passer par l’écriture. Celle-ci est une « distance » par rapport à la vie
quotidienne. Cette distance-là, c’est le premier acte de la représentation artistique. Elle est la première condition pour passer de « l’identification » avec le
réel – de la confusion qu’entretiennent aujourd’hui les médias, voire un certain monde politique – à une maîtrise raisonnée, intellectuelle ou à un imaginaire poétique. Demander
aux gens d’écrire à partir de leur regard singulier sur leurs expériences, c’est les considérer comme des personnes, c’est aller contre les politiques
de « relégation » dans les « banlieues », les « quartiers », comme on dit en usant de mots qui stigmatisent.
Ce qu’il est important de souligner dans ce geste aussi, c’est que le théâtre invite à écrire, ce n’est plus le lieu où tout est écrit, d’emblée. Ce qui ne signifie pas pour autant que ce que l’on a écrit est de l’écriture dramatique, au sens artistique du théâtre, et comme d’autres expériences s’en sont fait l’écho au théâtre précédemment.
Alain Ollivier
Se demander si les « chroniqueurs » ne se sentiront pas frustrés que ce qu’ils ont écrit soit un point de départ à un texte de théâtre écrit par des écrivains
serait une fausse question. L’expérience des lectures publiques de ces récits – j’en ai moi-même lu certains en public – nous a convaincus du contraire. Chez les auteurs de ces
chroniques, nous n’avons senti aucune revendication d’ordre artistique, ce n’est pas leur préoccupation. Ce qui les a intéressés en écrivant ces chroniques, c’est de se faire
entendre, de témoigner d’un moment de leur existence peut-être dramatique, de quelque chose qui les a touchés, préoccupés. Et ils ont été heureux de pouvoir le faire dans un
espace qui est compris par les Dionysiens comme celui de la prise de parole. Le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, avant même d’être perçu comme un espace où l’on essaie de
faire du théâtre d’art, c’est, dans l’inconscient historique du Dionysien, le lieu où se prend la parole, aussi bien politique qu’artistique. Ici, à Saint-Denis, les habitants
ont conscience de leur identité singulière. Ils veulent être reconnus pour cela. La jeunesse tout particulièrement, qui se voit sans cesse dépréciée alors qu’elle s’éprouve
pleine de possibilités et d’énergie.
Michel Simonot
Il a été décisif de poser des règles : lors de ces lectures publiques des chroniques, écrites par des auteurs et par les personnes qui nous les avaient envoyées, on lisait
les textes sans donner le nom de ceux qui les avaient écrites. L’anonymat n’est pas démagogique : à l’inverse, il évite à certains de ne pas oser se lancer dans l’écriture
en raison de leur conscience de déficits, de leur crainte d’être jugés. Les chroniques ne sont jamais lues par leurs auteurs, ce qui évite l’écueil
du « témoignage » et permet une distance – celle de la voix d’un autre – qui est le premier chemin vers le théâtre. Des comédiens ont lu publiquement beaucoup de
chroniques : nous sommes dans un théâtre, le comédien donne une reconnaissance à l’écriture, à la parole, sans confusion avec l’écriture artistique puisque nous, les
auteurs, dans une deuxième partie de ces rencontres mensuelles nous livrions – non sans risque – des esquisses des fictions que nous étions en train de composer. Cela n’a donné
lieu à aucune frustration mais à des échanges vifs, passionnés, passionnants, ouverts.
L’enjeu est clair : nous écrivons un texte de théâtre, nous nous sommes librement inspirés des chroniques, certes : cela ne les ignore pas, au contraire, cela les fait
exister autrement. Dans le même temps, nous continuons à en recevoir, elles continuent à être lues hors du théâtre, et nous participons aux lectures. À la rentrée de septembre,
au théâtre, d’autres chroniques seront lues. Un site internet tout à fait original est en cours de conception, dédié spécifiquement aux chroniques : ce sera un voyage dans
l’écriture, une suite aux chroniques dans les rues de la ville. [1]
Ce que contient L’Extraordinaire Tranquillité des choses, c’est aussi le reflet de la façon dont nous écrivons, en tant qu’auteurs d’aujourd’hui. L’écriture n’est pas narrative,
au sens traditionnel. Elle emprunte une forme chorale autour de figures, au sens poétique du terme – Samia, le fils, le vigile… – qui traversent la ville, entre le matin et le
soir, rendent son climat et ses contradictions, ses tensions sourdes. La forme même de notre écriture est déjà une manière de rendre compte du monde, c’est ce que nous cherchons
à affirmer. Ce qui nous a frappés, c’est que les chroniques ont commencé un mois avant les émeutes en banlieue, qu’elles ont continué pendant et après les émeutes, et nous nous
sommes rendu compte que les chroniques ne parlaient pas des émeutes…D’où le titre…
Juin 2006.
[1] www.chroniques.theatregerardphilipe.com