« Le cinéma n’est pas une technique d’exposition des images, c’est un art de montrer. Et montrer est un geste, un geste qui oblige à voir, à regarder. Sans ce geste, il
n’y a que de l’imagerie. Mais si quelque chose a été montré, il faut que quelqu’un accuse réception. Bon, il y a eu bien d’autres façons de passer sa vie avec le cinéma, mais la
mienne c’est celle-là. Elle est très tennistique, cette idée qu’il serait scandaleux qu’au service ne succède plus le retour de service. Moi, je n’ai pas été un grand serveur,
mais, je crois, un bon relanceur, comme Jimmy Connors ».
Serge Daney
Suite au travail effectué avec Les Chasses du comte Zaroff, j’ai eu l’envie de continuer à parler de cinéma sur un plateau de théâtre.
Une figure m’apparaît quand j’évoque le cinéma, celle de Serge Daney. Critique de son état à qui l’on doit quelques articles des plus excitants sur le septième art, que ce soit
dans les Cahiers du Cinéma, Libération, ou encore Trafic. Ce critique se définissait avant tout de deux façons : d’une part comme passeur (terme
analytique et érotique autant que sportif) et d’autre part comme cinéfils (« le cinéma, la maison qui m’a fait grandir »).
Articuler un spectacle autour de Serge Daney signifie avant tout s’attacher à une pensée faite de promenades et de détours. Promenades dans les images (celles du cinéma, de la
télévision, de la photographie, des cartes postales) et ce qu’elles évoquent : l’autre, l’histoire, la forme, la morale, l’esthétique… (Daney marcheur).
Détours par le tennis, les voyages, l’enfance, la maladie… (Daney promeneur). C’est peut-être d’abord le tennis qui m’a donné une idée de ce que pourrait être un spectacle autour
de Serge Daney.
Imaginez donc :
– un court de tennis avec son filet, ses lignes blanches, sa glacière, sa chaise d’arbitre, son tableau d’affichage…
– trois actrices : deux joueuses qui dialoguent à l’aide de répliques de cinéma (façon Mc Enroe s’en prenant à l’arbitre, s’envoyant non pas des balles mais des cartes
postales comme autant de territoires traversés par Daney), se mesurant l’une à l’autre en empruntant des références cinématographiques. Une arbitre, qui n’hésite pas à commenter
leurs « échanges » cinéphiliques en attribuant les points, les jeux, les sets après une magnifique tirade sur le néoréalisme italien pour l’une des joueuses ou sur l’érotisme
de Cary Grant pour l’autre.
– quatre musiciens, reconstituant par bribe (comme l’on monte un film) une mélodie qui apparaîtrait là, palpable, comme des images oserait-on dire. La musique, jouée en direct,
entremêlant bande-son, bruitages, crée ainsi un deuxième espace de lecture.
– un match entre Borg et Mc Enroe s’inscrit en filigrane du spectacle.
Les services, les retours, les relances, les tie-breaks (dénouement) sont comme autant de temps ; temps de voir, de comprendre, de juger, de réagir, confondus dans le
même espace, dans le même temps.
– des balles jugées “faute” permettant une digression sur le cadre et le hors-cadre qui sont si chers à cette variété de cinéphile qui fait dépendre son plaisir de cinéma des
allées et venues entre le champ et le hors-champ.
– un filet comme métaphore de la conjonction ET : ce ET synonyme de la diversité de la multiplicité, de la destruction des identités.
Ce ET qui devient la frontière entre les acteurs ET leur corps, le bruitage ET la musique, le texte ET le chant, la bande-son ET l’événement, le cinéma ET le théâtre…
– une glacière d’où surgiraient des morceaux de passé comme autant de références cryogénisées. À nous de les passer au micro-ondes en se gardant bien de ne pas tomber dans la
nostalgie.
Serge Daney, en définissant le cinéma comme art du présent (opposé au passé), nous entraînait, lui, dans la mélancolie. Cette mélancolie me permet de rentrer dans l’intime de la
figure Daney ; celle de l’enfance, du voyage, du malade, du mourant…
Voilà ce que pourrait être L’Exercice a été profitable, Monsieur, un spectacle tennistique de cinéma avec Serge Daney à la réalisation.
« Le cinéma comme maison des sans-abris de l’image, exposés aux intempéries de l’histoire et du monde, mais aussi port d’attache d’où repartir dès que le vent de l’image se
lève ».
Deleuze disait à Serge Daney : « Vous allez au bout du monde voir si le bout du monde existe »…
Mathieu Bauer
A lire ou à relire …
Serge Daney, Persévérance - P.O.L.
Serge Daney, L’Exercice a été profitable, Monsieur - P.O.L