Le GLOB: Bonjour Christine. Peux-tu nous résumer, brièvement, ton parcours artistique ?
Christine Monlezun: Je suis venue au spectacle vivant sur le tard, après des études de Lettres. Dès le début, c’est la mise en scène qui m’a attirée. C’est avec Michel Mathieu du Théâtre de l’Acte (à Toulouse) que j’ai commencé comme comédienne, avec une tragédie d’ailleurs! Pendant quelques années, j’ai expérimenté différents types de jeu. Puis j’ai quitté Toulouse pour Bordeaux, où j’ai suivi les stages de Jean-Luc Terrade [Les Marches de l’Eté, Les Rencontres du Court]. C’est par ce biais que j’ai rencontré Mathieu Boisset, l’un des fondateurs de la compagnie Dies Irae. Nous nous sommes découverts un goût commun pour les textes tragiques, l’excès, le mélanges des genres, d’où notre désir de travailler ensemble. Nous avons d’abord proposé des formes courtes (Bartleby et Guignol’s Band) dans le cadre des Rencontres du Court. Nous partageons le goût pour la création collective, qui refuse une trop grande hégémonie du metteur en scène: chaque contributeur du projet y amène sa pierre. C’est sur ce mode-là que nous avons mené l’aventure Médée-Concert, qui a vu le jour en 2006 au TNT-Manufacture de Chaussures.
Le GLOB: A propos de Médée, que retirezvous de cette précédente expérience de création ?
Christine Monlezun: Nous avons travaillé avec de lourdes contraintes économiques, sur une longue période. La gestation de Médée a demandé beaucoup de temps, ce qui nous a finalement servi pour affirmer la maturité de nos méthodes de travail. De fait, ce que nous avons appris, c’est qu’il faut prendre son temps, créer à son rythme. Nous avons aussi affirmé notre goût pour la pluridisciplinarité, le «live» et un travail en constante évolution qui stimule l’improvisation des interprètes. Nous avons vraiment pris notre envol lors de notre date au Krakatoa (salle musiques amplifiées de Mérignac), le son était extraordinaire, on a pu réinventer le spectacle dans les conditions d’un véritable concert! Par ailleurs, Médée nous a ouvert des portes, nous a fait rencontrer de nombreux opérateurs culturels dont le GLOB, où nous créerons Les Quatre Jumelles.
Le GLOB: Parlons justement de ce nouveau projet. Entre Sénèque et Copi, ça ressemble à un grand écart…
Christine Monlezun : Dans la forme oui, mais dans le fond, non. Contre toutes apparences, on retrouve dans les écrits de Sénèque et Copi une dimension commune: l’exil, l’excès, l’omniprésence de la mort. Leurs univers partagent aussi la démesure, les figures écorchées, cabossées. Dans les deux cas, on marche sur un fil. Derrière une écriture qui n’a l’air de rien, Copi façonne un univers séduisant, sur lequel souffle un esprit de liberté totale. En tant que tel, Les Quatre Jumelles est le texte le plus libre de son auteur car il ne fonctionne pas sur le principe d’une progression dramatique. C’est plus un monde qu’une tentative de raconter une histoire. C’est aussi vers cette recherche théâtrale que nous allons: partager un univers.
Le GLOB: Il est vrai que «raconter» Les Quatre Jumelles s’avère à priori tout à la fois très simple et très compliqué.
Christine Monlezun : J’ai moi-même du mal, c’est un texte qui résiste à la narration ! Ca déborde de tous les côtés, c’est excessif – mais ce trop dissimule bien plus qu’une simple cascade de situations délirantes. Deux prétendues soeurs jumelles, Maria et Leïla Smith, se retrouvent sans explication chez les non moins prétendues soeurs jumelles Fougère et Joséphine Godwashing quelque part en Alaska. Les meurtres succèdent aux résurrections sur fond de cocaïne à gogo, de rivières de diamants et de flingues d'opérette. C’est vrai que raconté comme ça, ça a l’air d’un sacré cirque! Mais c’est surtout un jeu passionnant sur le vrai et le faux, sur ce qui est montré et ce que le spectateur imagine – l’imaginaire tourne à plein régime durant ce spectacle. On pourrait choisir d’adapter les Quatre Jumelles comme une grosse farce ou une parodie, en en surexploitant son invraisemblance comme une source de «running gags». Nous avons plutôt choisi un parti différent en travaillant sur ce que le texte induit ou dissimule. Pour moi, Les Quatre Jumelles est une porte sur l’inconscient, qui peut s’exprimer sans censure. On y tombe les masques sociaux, on y célèbre l’enfant qui sommeille en chacun. Pas l’enfant comme source de souvenirs nostalgiques mais la figure de l’enfant comme paquet de pulsions vitales, de désirs satisfaits ou frustrés. Pour l’interprète, c’est à la fois dur et profondément fascinant. Pour le spectateur, c’est une source ludique: tous les coups sont permis et surtout les pires car tout y est vrai pour de faux.
Le GLOB: On dirait presque un hommage au mouvement dada.
Christine Monlezun : Non, car de mon point de vue Les Quatre Jumelles ne met pas l’accent sur l’absurde. Ce n’est pas un texte surréaliste ni un collage poétique. Les Quatre Jumelles offrent plutôt au public le spectacle des pulsions inavouables, dont le réel n’accorde pas la réalisation.
Le GLOB: Pour interpréter les quatre jumelles, tu as choisi une distribution à dominante masculine. C’est un hommage au goût pour le transformisme de Copi ?
Christine Monlezun : Je n’ai pas privilégié cette piste. Les interprètes du spectacle [nom des interprètes] sont des comédiens avec qui j’avais envie de travailler, qui cadraient avec l’exigence d’un texte comme Les Quatre Jumelles. Ils me semblaient à même de porter une forte singularité sur le plateau. D’ailleurs, homme ou femme, peu importe, ils ont travaillé tout à la fois leur masculinité et leur féminité.
Le GLOB: Interpréter cette pièce paraît demander un fort engagement physique, je me trompe ?
Christine Monlezun : Un fort engagement tout court ! Cela demande aux interprètes un travail très important par rapport à euxmêmes, car le texte de Copi les met dans des situations dans lesquelles ils n’ont pas forcément envie de se laisser voir. Alors, de toutes les façons, le corps suit…
Le GLOB: La drogue et la sexualité sont omniprésentes. Quel (s) propos servent-elles? Comment aborder cet aspect de la pièce sans rester au stade de la provocation ?
Christine Monlezun : La consommation de drogue est un leitmotiv. C’est la métaphore de nos dépendances, qu’elles soient physiques ou affectives. Même si les jumelles «sniffent» ou se piquent, nous avons choisi de ne pas traiter ces scènes de manière réaliste. Après tout, le propos des Quatre Jumelles n’est pas de dénoncer la toxicomanie – les stupéfiants y sont surtout le symbole du désir d’aliénation et d’évasion. En ce qui concerne la sexualité, elle exprime les désirs, même les plus inavouables, les plus coupables, dont nous sommes tous traversés, consciemment ou inconsciemment. Je dirais que tout cela a quelque chose d’innocemment pervers… Il est sûr que le texte par lui-même appelle des images fortes… voire crues.
Le GLOB: Comment éviter l’écueil du vulgaire ou du trash avec un tel matériau ?
Christine Monlezun : Effectivement, c’est cru et sauvage, avec un langage joliment fleuri. Mais avec la répétition, l’insistance, cette crudité se vide de son sens et va vers autre chose. Nous ne cherchons pas à être démonstratifs, mais plutôt à communiquer un état premier, sauvage, indompté. Il ne s’agit surtout pas de défier le spectateur à coups d’attentats à la pudeur, juste de laisser voir quelque chose de vrai - ce qui ne signifie pas «réaliste».
Le GLOB: Comment traiter sur scène ce rythme tourbillonnant et cyclique ? Christine Monlezun : C’est vrai qu’à la lecture, on peut s’imaginer une pièce hystérique et frénétique, qui pourrait être jouée en 25 minutes avec des répliques envoyées comme des rafales de mitraillettes. Nous avons préféré un rythme qui évite le trop-plein, en laissant une large place aux vides que l’écriture du texte appelle d’ailleurs à mon sens. Les séquences qu’elle offre, une alternance de duos, solos, quattuors, ne réclament aucun enchaînement rapide, logique.
Le GLOB: Qu’en est-il de la scénographie ?
Christine Monlezun : Là encore, nous avons fait le choix d’un rapport plein/vide. L’espace de jeu est un quadrilatère nu, que les jumelles remplissent ou évacuent. Le décor, hors espace de jeu est composé d’un canapé et d’un frigo. Le frigo… il s’est imposé de lui-même dans notre imaginaire, – une fausse porte de sortie à ce huisclos, un clin d’oeil à Copi, mais aussi le froid… Les acteurs sont toujours à vue, en jeu ou hors-jeu.
Le GLOB: En termes esthétiques, quelles oeuvres ou auteurs ont influencé ta mise en scène ?
Christine Monlezun : Jérôme Bosch – en particulier Le Jardin des Délices, qui résume pleinement l’argument des Quatre Jumelles: un enfer et un paradis à la fois, un commencement et une fin. De la même manière que lui dans ses tableaux, nous voulons inscrire la folie dans un espace cadré. Il y a aussi chez Bosch ce côté cauchemar halluciné, une faculté de créer une atmosphère d’étrangeté que j’aime aussi beaucoup chez David Lynch. Les tableaux d’Edward Hopper m’intéressent beaucoup pour la manière dont ils traitent la lumière, cette façon d’habiller l’espace. Le théâtre et la peinture sont des mondes très proches finalement – on y met des outils, le peintre ses couleurs, les créateurs d’art vivant les projecteurs et le son, pour mettre en scène un espace, pour générer des atmosphères, inviter à traverser des mondes.
Propos recueillis pour le GLOB théâtre saison 2008-2009 par Xavier Quéron