Jusqu’ici, lorsqu’on voyait à l’affiche une pièce de Copi, on savait à quoi s’attendre. Une sorte de boulevard trash, avec rebondissements et travestis, paumés et portent qui claquent, tout ça sur un rythme d’enfer. Cette interprétation, l’utilisation des codes du théâtre bourgeois dans un monde interlope crée un effet comique, qui n’est certes pas la seule qualité du théâtre de Copi, mais qui a largement contribué à sa fortune actuelle. Christine Monlezun n’a pas cherché cet effet. Dans Les quatre Jumelles, en effet, elle étire le temps sur un plateau peuplé de sortes de fantômes qui, de temps à autre, éclatent de vitalité pour retomber dans leur langueur, qui, de temps à autre, se parlent, s’unissent, se combattent pour revenir à leur solitude première. Loin des lumières éclatantes, il règne là une sorte d’obscurité propice à toutes les déviances, toutes les transgressions. Et c’est là sans doute la clé de ce travail. Christine Monlezun n’a pas cherché à éclairer, à expliciter, ni même à montrer ces personnages, mais simplement à les faire vivre. Pour cela, elle a donné à ses interprètes une liberté totale, liberté dont ils n’ont pu se saisir qu’au bout d’un long travail, en profondeur, qui a duré plusieurs mois.
C’est qu’elle ne se livre pas si facilement, cette pièce. Pour peu qu’on veuille la débarrasser de ses habituels oripeaux, et la donner non plus à entendre, mais à éprouver, sans esbroufe et sans complaisance, elle se découvre pour ce quelle est : le témoignage d’une humanité certes déglinguée, certes blessée, mais encore — ô combien — vivante.
Certains pourront être agacés, d’autres trouver cela vain, d’autres encore crier à la trahison de l’auteur. Beaucoup aussi seront déstabilisés par cette lecture sur le fil. Mais si l’on se laisse immerger dans cet univers, si l’on laisse au vestiaire ses certitudes, si on ne craint ni les moments de silence, ni les temps d’immobilité, si enfin on garde simplement l’œil ouvert et l’esprit libre, on découvre quelque chose de l’essence même du théâtre : la présence, là, devant soi, d’êtres de chair et de désir, de passions et de violences.
Eric Chevance