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Intentions de mise en scène

Comme souvent avec Copi, avec les quatre jumelles on est face à un texte qui n'a l'air de rien à première vue…mais qui résiste à la narration parce que plus qu'un autre dans son oeuvre, c'est un texte qui n'a pas de centre, pas vraiment de début, de milieu ou de fin. C'est un texte blanc. Surtout il ne raconte pas une histoire. Si l'on s'essaie tout de même à l'exercice, cela pourrait donner : deux prétendues soeurs jumelles, Fougère et Joséphine Goldwashing, se retrouvent sans explication chez les non moins prétendues soeurs jumelles Maria et Leïla Smith. S'ensuit une cascade de situations pour le moins délirantes où les meurtres succèdent aux résurrections sur fond de cocaïne, héroïne, amphétamines à gogo, de rivières de diamants et de flingues d'opérette.
On peut s'en tenir là et s'attacher à jouer cet excès, invraisemblance, dynamitage des codes théâtraux, clins d'oeil et parodies, une mécanique que le texte semble proposer immédiatement, un enchaînement de séquences à un rythme d'enfer.
Mais quoi ? C'est tout ? Et alors ? Parodier des codes, quand bien même on s'y exerce avec virtuosité, ce que de toute façon je n'aime pas trop au théâtre, même pas du tout, ne revient au final qu'à parodier des codes, à travailler cet univers de façon quasi-boulevardière, où le savoir-faire de l'acteur l'emporte.
Or avant tout un texte c'est une matière qui résonne et vibre en formant un entrelacs de désirs souvent inconscients entre lui et ceux qui le travaillent et puis ceux qui le regardent ensuite. Et c'est très intime comme rapport, cette résonance.
Cette question de l'exil, ce leitmotiv souterrain que je traîne et qui me traverse en profondeur, c'est ça qui m'a fait rencontrer ce texte des quatre jumelles. Et par hasard ou comme par hasard, il y a peu, je suis tombée sur cette phrase de Copi lui-même :
" Il y a deux sortes d'exils : l'intérieur et l'extérieur. Le troisième, c'est la mort."
Rien de plus éclairant ni de plus vrai.
Ces quatre jumelles, (les nôtres?), miroirs de nos propres exils, dépendances et dérisions, jouent, à mort même, mais à quoi, et que jouent-elles exactement et pourquoi ? C'est cet endroit du texte qui nous a intéressés, c'est ce qu'il dissimule et porte en creux qui nous a troublés. De fait, on s'aperçoit vite que ce texte a -volontairement- peu d'intérêt au sens strict. Il est comme la partie visible d'un iceberg qui se dérobe sous le pas des acteurs sur le plateau et ce faisant dévoile la bouche d'ombre qui l'éclaire de biais. La solitude et la mort. Et ça n'a rien de sinistre.
Dans son écriture même, on dirait qu'il cherche à épuiser la langue. Elle s'y révèle pauvre, répétitive,témoin d'un éternel recommencement, d'une épuisante et dérisoire répétition du même.
Notre travail a consisté à " trouer " ce texte et à entrer dans cet invisible dont il est porteur.
Pareilles à des fantômes qui parleraient depuis le pays des morts, ces quatre jumelles ressuscitent crûment les lambeaux d'une existence débarrassée de ses oripeaux. Ce faisant elles nous invitent à la mort. Il y a beaucoup d'autodérision dans ce tragique-là, si tragique il y a à danser avec la mort. Cette puissance de Copi, cette légèreté de l'autodérision jusque et justement dans la solitude et la mort.
C'est cette étrange traversée que nous avons envie de dire, une rêverie hallucinée et hallucinante où des corps essaient de se laisser voir, où l'important n'est pas que quelque chose se passe mais que quelque chose passe. Ressentir plus que comprendre ce que la mort vient éclairer. Ainsi chaque jeu, ou tentative de jeu, qu'elle soit prise à bras le corps ou avortée, témoigne de cette valse hésitation avec la mort, refus ou acceptation. C'est donc à l'inverse des 30 minutes que la lecture du texte nous offre, à l'inverse de l' " énergie " superficielle que Les quatre Jumelles semblent dégager que nous avons choisi de présenter ce texte.
C'est du vide et du silence qu'il émerge, lambeau ou flambée éphémère, cri ou soupir.

Christine Monlezun