En 1971, en France, un paysan et sa sœur enterrent leur mère morte sous le plancher de leur maison. Pendant cinq mois, dans un isolement absolu n’exceptant que sa sœur Paule, Jeannot gravera sur le parquet de chêne d’environ cinq mètres sur deux une cascade de mots, incantation furieuse défiant toutes les règles de la littérature. De ce fait divers est resté Le Plancher de Jeannot, œuvre d’art brut parmi les plus singulières, dont s’est inspiré l’auteur.
Parti d’une anecdote, véritable concentré de l’Homme déchiré, j’ai rameuté des sutures, du verbe, de la chair imaginaire et ce qu’il faut de réalisme pour que le tragique s’accomplisse.
Pascal Rebetez
La mise en scène traverse le texte, comme le navire le fait de l’océan : on ne découvre jamais toute son étendue, ni toutes ses richesses. J’espère simplement que les spectateurs prendront notre sillage.
Philippe Sireuil
Guy Roux, Écriture en délire, collection de l’Art brut
C’est dans une ferme reculée des marches pyrénéennes, une propriété autrefois prospère grâce à la qualité de ses terres et des ses pâturages, et actuellement ruinées, que ce
plancher a été retrouvé, recouvert de débris et de détritus qui jonchaient tout le rez-de-chaussée de la demeure, à laquelle ronces et herbes folles livraient un assaut patient et
méthodique. Là vivaient la mère, la fille aînée Paule, et le cadet Jeannot, depuis le suicide du père découvert pendu dans la grange attenante.
Au début des années soixante, Jeannot était rentré d’Algérie, apragmatique et taciturne, ayant terminé son service militaire dans le djebel, garçon intelligent et doué, timide et
serviable, qui avait un temps caressé le projet de poursuivre ses études, un dessein abandonné – dit-on – à la suite d’une déception sentimentale ; voici qu’il errait
désormais sans but autour de la ferme, ou qu’il somnolait sur le seuil en proie au désintérêt et à l’incurie la plus totale.
La mort de sa mère fournit à Jeannot, dont le comportement de plus en plus soupçonneux et hostile l’avait conduit à des violences exercées sur le voisinage, une occasion
supplémentaire de manifester bruyamment une volonté bizarre, puisqu’il refusa que le corps de la défunte soit enseveli dans le cimetière paroissial. C’est sous l’escalier de la
cuisine que le cadavre fut inhumé, non sans qu’une pelote de laine, des aiguilles à tricoter et une bouteille de vin aient été placées dans le cercueil.
Une lourde chape de silence et d’isolement était depuis longtemps tombée sur la maison que les gens du pays disaient maudite, pour excuser à la fois leur surprise et le vague
effroi qu’ils éprouvaient sans se l’avouer, au point qu’aujourd’hui encore certaines questions demeurent sans réponse. Les conduites de claustration de Jeannot et de sa sœur,
rompues par quelques initiatives sans lendemain, bénéficièrent de la tolérance ambiante, sagesse ou sentiment de fatalité passivement accepté, dont la qualité se mesure à l’aune
de l’opacité qui persiste à entourer ce drame familial et rural.
Cinq mois après sa mère, Jeannot mourut d’inanition : cinq mois mis à profit pour graver le plancher de sa chambre. Sa sœur Paule a survécu plus de vingt ans à son frère,
isolée dans la masure où elle recevait la visite périodique d’une assistante sociale. C’est à la mort de Paule que les membres d’une autre branche de la famille, depuis longtemps
exclus de la maison, découvrirent avec stupeur le plancher gravé dans la chambre de Jeannot.