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Prix ex aequo du public du meilleur spectacle 2010 du festival Impatience
Qu'est-ce qu'un homme rassasié ?
Hanokh Levin
Tout commence par un festin. Un peu comme dans Timon d'Athènes, mais en nettement plus cruel et égoïste. Un homme riche, au comble de sa prospérité, se sent repu après avoir
régalé ses hôtes. La réplétion, quelle horreur ! Quel malheur quand «tout est bouché, scellé» ! Heureusement, Job l’espère bien, son appétit va de nouveau
s'ouvrir d'ici six heures. En attendant, les mendiants peuvent se repaître de ses restes – et les mendiants de seconde zone, des reliefs que leur laissent les premiers. Tout
semble en ordre. La hiérarchie sociale fonctionne, l'organisme digère, tous les jours peuvent se suivre et se ressembler. Mais ce jour-ci n'est pas comme les autres :
celui-ci sera le jour des catastrophes – et ce sera le dernier. Dans quelques minutes à peine, Job va s'écrier en gémissant : «Nu je suis sorti du ventre de ma mère, /
nue ma mère est sortie du ventre de sa mère, / nus nous sortons l'un de l'autre, / et tout en frissonnant nous formons une longue file nue. / «Comment vais-je
m'habiller ?» demandait ma mère le matin, / mais à la tombée du jour, c'est nue que je l'ai déposée dans le trou. / Et maintenant me voilà, nu, à mon tour.» En quelques
mots, tout est dit. Le ton est simple et grave, pareil à la vérité qui s'énonce. Mais pour Job, la route qui mène au néant est encore longue... Comme Le chagrin des Ogres, ce
spectacle a été distingué lors du dernier festival Impatience. Le moindre de ses mérites n'est pas de nous confronter à l'une des pièces les plus réussies et les plus
impitoyables d'un auteur dont la stature ne cesse de croître depuis sa disparition prématurée en 1999 : Hanokh Levin. Après Kroum l'ectoplasme, que nous fit découvrir
naguère Warlikowski, c'est une tout autre facette de son art qui se dévoile dans Les Souffrances de Job : un réalisme puisant aux sources des plus vieux mythes, qu'ils
soient tirés des Écritures ou de la tragédie grecque. Mais le vénérable Job tel que le perçoit Levin n'y perd rien en truculence. Au contraire. Chaque scène voit surgir des
personnages ordinaires, vivement tracés en trois répliques. Quant au héros, il est encore plus rigoureusement dépouillé et détruit que ne l'est son modèle biblique :
fortune, famille, amis, et même les consolations de la foi, tout y passe, en un jeu de massacre où ni l'humour, ni la cruauté n'ont de limites. La condition humaine y est
présentée comme exposition à une horreur qui peut être sans fond – même la mort ne semble pas fournir d'issue. Il faut un grand artiste pour faire ainsi tenir en même temps sous
notre regard les excès de l'existence et l'outrance théâtrale – c'est un peu comme si Blaise Pascal, ayant perdu la foi, revisitait le Père Ubu.
Programme saison 2011-2012 - Odéon-Théâtre de l'Europe
Production : Cie Le Menteur Volontaire
Coproduction La Comédie de Saint-Etienne, Théâtre de Villefranche, Théâtre du Parc, Le Grand R
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