A l’étage, Madame et Monsieur ont peut-être disparu. Les serviteurs, cloîtrés à la cuisine, l’office, blottis autour du personnage de la cuisinière, se racontent sans fin l’agonie
de Madame et Monsieur, tout en continuant le rituel du service : la montée à l’étage, chaque matin, de la première femme de chambre et du valet de chambre et leur descente le
soir à l’office.
Ils évoquent aussi l’attitude qu’ils auraient pu avoir : la révolte contre les maîtres, « le grand sac de palais d’été », ou bien le départ pour refaire leur vie
ailleurs, mais il est trop tard. « Le seul but des serviteurs était d’être serviteur, peut-être que les serviteurs prolongent leur propre existence en prolongeant l’apparence
des maîtres… Peut-être que l’étage n’est plus qu’une ignoble pourriture, peut-être que les serviteurs sont maintenant les serviteurs de cette pourriture, combien de temps cela
durera-t-il ?
Théâtre de l’intime, confidences murmurées, le texte des Serviteurs résonne comme une justification de leur existence, pour ces personnages oubliés au sous-sol. On pense à
Beckett, Ionesco
et Kafka. La distanciation, les personnages se représentent, parlent d’eux-mêmes à la troisième personne, accentuant cet effet de vertige, de constat fataliste d’une faillite d’un
système social qui continue à tourner en roue libre sans logique aucune. L’humour et une certaine cruauté imprègnent ce texte et donnent l’épaisseur émotionnelle à ces personnages
abandonnés, en proie au doute, condamnés à parler, à ressasser, à se justifier.
La cuisinière : « c’est cela, il faut parler, parler, parler… faisons durer ».
Production : Théâtre National de Nice, Le Grain de sable - Jacques Laurent