Partir peut-être de l’idée d’encombrement.
Il y a la cuisine, ses coins et recoins où chacun dans l’ombre disparaît, apparaît, et son atmosphère d’odeurs, de vapeurs, de sueur. La nourriture y était encombrante. Comme la
quantité inexplicable de pièces superflues que le chauffeur ne savait plus réintégrer au moteur de la voiture. Comme la situation elle-même, la mort de Madame et
Monsieur, « encombrante »… A ce trop-plein a succédé le vide, la vacuité d’un temps que rien ne remplit plus vraiment. Embarras, débarras… strates du temps, image
du monde d’en bas.
Savoir qu’il ne servira à rien de trop penser au monde mondialisé qui laisse sur le carreau l’immonde, les « serviteurs » de tout crin… le texte
s’en occupe ! Et qu’il ne servira à rien non plus de comparer l’échelle qui monte à l’étage à celle de Jacob, et l’absurde de la situation à notre condition
terrestre.
Monde clos, interprétations ouvertes…
Se dire que ce qui compte, c’est la Scène.
Se répéter que ce qui reste, que ce qui troue la nuit, c’est le Théâtre, parole et jeu. L’audace des corps, le plaisir du travestissement, l’appétit de devenir l’Autre, où se
lit encore la faim et le désir, la pulsion de vivre, de tenir le temps en suspens. Mille et une nuits enfantines et barbares…
Ce qui reste, ce qui troue la nuit, c’est le paradoxe, c’est la délicatesse, et c’est l’excès, la cruauté joyeuse, le rire.
Se repaître de l’amour du théâtre que Jean-Luc Lagarce porte pour nous.
G.D.
N.B. Il y a quelques années, j’avais monté « !La place royale ! » de Corneille avec de très jeunes acteurs (ils étaient 6). Déjà, l’équipe
de collaborateurs fidèles avec lesquels j’ai travaillé depuis était constituée…
Je ne sais pas pourquoi, une symétrie secrète s’impose en moi entre ces deux projets.
Rêvant des 6 acteurs qui deviendraient les Serviteurs, j’ai eu aussitôt l’intuition qu’ils devaient charrier sur le plateau toute une vie de théâtre. Une grande expérience, et
une épaisseur. L’immaturité, la monstrueuse enfance des Serviteurs n’en serait que plus surprenante…
« En face le pire, jusqu’à ce qu’il fasse rire ! » murmure dans l’ombre Beckett…