Madame Diss fait partie des mères qui viennent voir leur fils uniquement quand elles ont besoin d’argent. Parce qu’elle a “ de gros besoins ” et que “ les enfants
coûtent, mais ils rapportent aussi ”. Sa belle-fille, France, l’adore, mais cela laisse Madame Diss de marbre. France est insignifiante, juste bonne à faire la navette entre
Madame Diss et son fils tapi dans sa maison, dont il interdit l’entrée à sa mère.
Il y a aussi l’ex-belle-fille de Madame Diss, Nancy, qui se cache dans les champs pour observer la maison de loin. Nancy veut retrouver les traces de son fils, mort dans des
circonstances plus qu’étranges. Elle veut connaître la vérité. Madame Diss, fidèle à elle-même, lui lance :
“ Fais le chèque, Nancy et je te livre alors mes souvenirs les plus chers ”.
Les personnages persiflent, et leurs morsures distillent un venin puissant. Ainsi commencent Les Serpents.La pièce est construite comme une spirale. A chaque tournant de
cette spirale, il y a un combat, un règlement de compte familial.
Nancy - Ah, le père, maintenant, à quoi ressemble-t-il ?
Mme diss - Une fois le garçon mort et enterré, il a resplendi. La jeunesse et la satisfaction l’illuminaient de l’intérieur, tendaient et polissaient sa peau, embrasaient ses
yeux.
Je lui ai dit, en lui tapotant la joue: tu t’es nourri de Jacky, tu t’es engraissé de lui…
Il a remué les lèvres et la mâchoire comme s’il finissait d’avaler une petite boule de nourriture un peu pâteuse, puis il a souri largement pour me montrer comme ses dents
étaient saines et luisantes.
Les deux belles-filles vont échanger leurs habits et leur vie, les enfants morts contre les vivants.
Imperceptiblement, tout en souriant, Marie NDiaye nous conduit vers la fin, digne de la tragédie antique : le sacrifice heureux de Nancy, la libération douloureuse de France
et la solitude encore plus grande de Madame Diss. Comme chez Beckett, on va attendre... l’été prochain, par exemple... ou le feu d’artifice du 14 juillet, comme le font les deux
enfants, raides dans leur costume de fête, attachés sur leur chaise pour ne pas se salir.
Julia Zimina