1re scène :
La pièce fait apparaître du néant Les Présidentes (appelées ainsi par dérision). Trois figures de petites bourgeoises autrichiennes enfermées dans leur coquille.
Essentiellement occupées de leur fonction vitale : ingurgiter, déféquer. Cela rentre… cela sort. De l’intérieur vers l’extérieur : le circuit de la merde. Elles ont le
visage immobile de la passivité.
Déracinées, inaptes au bonheur, stériles et génétiquement dangereuses. Apatrides, apolitiques, athées, historiquement amnésiques, enlaçant le familier pour créer un décor
maternant. Elles ont eu une vie sans encombre, ni surprise, rien à faire, rien à penser, rien à dire. Il n’y a plus de raison d’être en colère puisque le Pape aujourd’hui parle à
la télé, puis le présentateur qui aussi parle à leur place. Elles, elles commentent, il faut juste entretenir la conversation sur ce que l’on sait déjà. On se noie dans le débit
enivrant d’une parole bavarde et futile et ce discours maladroit qui bégaie ne s’arrête sur rien, il est même une recette subterfuge pour accéder à l’état idéal de cette
société : l’oubli.
2e scène :
Nous sommes en Autriche et l’alcool désinhibe, qui libère une lave de phantasmes, bacchanales de mots, scatologie. Il faut déboucher le circuit de la merde (il s’agit d’une
métaphore de tout ce qui bouche le circuit de notre conscience).
On met les deux mains sur les yeux et on invente d’autres mots pour les mettre sur son coeur. On débouche les organes de la passion. Mais l’imprévisible arrive, l’une d’elles, la
plus innocente, s’envole dans ses phrases et accède à l’état de ravissement. Portée par l’écoulement verbal, elle trouve la grâce. Mais les deux autres Présidentes prennent peur
de cet espace libéré. La possibilité de jouissance pourrait réveiller l’Esprit, le sens critique et réveillerait forcément la douleur. Prises de panique, elles la tuent comme on
tue l’espoir d’une autre identité.
“La langue a pissé sur un objet, secoue son organe urinaire pour le sécher et s’en va. L’objet imbibé de langue reste là, sans qualité apparue. La langue, quoi qu’elle puisse
être, doit elle-même se reconnaître comme son propre casse-croûte en chemin vers rien du tout.”
“La langue tire les personnages derrière elle comme des boîtes de conserve qu’on aurait attachées à la queue d’un chien.”
Werner Schwab
Une affaire de langue. Il ne s’agit pas de violence réelle mais de violence dans la langue : violer la grammaire, détruire la langue officielle pour inventer une autre réalité.
Nous avons, d’un côté, toutes les institutions officielles du langage qui sont les machines ressassantes : Église, École, Sport, Pub, Chanson, Information ; celles
qui redisent toujours la même structure, le même sens, les mêmes mots. De l’autre, l’envie irrépressible de saper l’ordre moral, le besoin impérieux de tromper l’ennui (même avec
l’horreur), de se débrider dans les plaisirs les plus pervers.
D’un côté, un aplatissement de masse lié à la répétition du langage ; de l’autre, un emportement marginal, excentré vers l’inconnu (le nouveau). Un emportement éperdu
qui pourra aller jusqu’à la destruction du discours. Les Présidentes tuent la petite Marie car elle invente sa propre langue imaginaire.
Prises d’angoisse par peur de l’inconnu, elles la tuent. Il s’agit de forcer la vision de la catastrophe de sorte que le spectateur tellement provoqué par la réalité décrite devra développer sa propre énergie. Cela ne se raconte pas. Il faut traiter les images choc, percer un mur pour trouver la vraie vie.
Dans une proximité absolue, au milieu de l’obscur, le spectateur assistera à une expérience ritualisée. Une mutation ou plutôt une transmutation va avoir lieu. Le spectateur sera
pris dans le spectacle, dans une proximité étonnante comme un invité. Invitation à concevoir lui aussi, à être en “état” d’imaginer. Il sera par cette fascination, lui aussi, à
l’origine du rituel ; puisqu’il y faut des officiés et des officiants. Nous assisterons donc à une étude clinique dont l’objet est : comment digérer l’autre par la
langue ?
Apparaîtront donc dans cette obscurité (ce sera légèrement cauchemardesque) comme sur une table chirurgicale, trois figures de femme, trois figures de nos idéologies
désastreuses.
On y verra la langue originale de Schwab iconoclaste, entre Rimbaud, Rabelais et Sade.
Selon notre vocabulaire scénique, nous créerons un espace où trois éléments seront indissociables : l’installation plastique et sonore, la lumière et le texte, incarné par les comédiens. Les Présidentes seront jouées par des hommes que l’on verra entrer et sortir de leurs “costumes-masques” parce que cela parle aussi du mensonge et de l’illusion.
Le ton sera tragico-burlesque car nous tenterons comme toujours par un rire possible une mise à distance de nos peurs. Sur les planches, chasser et purifier par la transe les malaises d’une société qui nous échappe.
Solange Oswald
Werner Schwab est né en 1958 à Graz, en Styrie – petite province de l’Autriche profonde.
Après des études à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, il s’est retiré à la campagne où il est devenu bûcheron-sculpteur, ne commençant à écrire que trois ans avant sa mort en
1993 à Graz. Bûcheronsculpteur, c’est ainsi que Schwab s’est attaqué à la langue, à cette matière qui nous entoure, qu’on nous fait injustement ingurgiter et qui nous forme. Quand
il ne la fait pas voler en éclats, il la dérègle, propageant à travers elle la vision d’un monde qu’il n’espère plus pouvoir changer : il se contente d’opposer à la violence
du monde la violence de ses propres mots.
Même si Les Présidentes ne fut qu’une première entrée en matière pour Werner Schwab, la jubilation verbale et l’humour noir de cet auteur autrichien y règnent en maître. La langue que donne Schwab à ses créatures est une tentative de les faire renaître, en transformant leur langue en “vraie chair humaine” et vice versa. Ainsi le théâtre, ce “gigantesque anachronisme face à la vie moderne”, devient par la langue le lieu de protestation de l’individu contre la masse, contre n’importe quelle forme de masse. Ainsi, dans toutes ses pièces – quinze en l’espace de quelques années – des petits bourgeois souvent agressifs aux personnes plus “métaphysiques”, souvent féminins, ses personnages, sont tous menacés ou écrasés par une société qui prétend pourtant oeuvrer à leur épanouissement.
Critique des sociétés contemporaines, reflet ou rejet de son expérience au sein d’une société enracinée par la tradition fasciste, Schwab manie la langue comme un sculpteur la matière.