Mise en abîme
Cette clownerie emprunte la forme d'une cérémonie rituelle et repose sur une construction gigogne. Treize comédiens réunis dans un lieu clandestin jouent à la tragédie
classique. Ils répètent pour la énième fois Le Meurtre de la Blanche et, pour ce faire, se scindent en deux groupes : la Cour blanche, masquée, spectatrice des Nègres
comédiens. Les Nègres relatent un crime afin d'être jugés et condamnés par la Cour. S'engage alors un combat entre les Mères des deux entités qui aboutit à l'exécution des
masques blancs.
Réalité et Fiction
Réel et jeu s’entrelacent dans le drame jusqu’à confusion. En hors-scène, un tribunal noir juge un traître. Cet événement est amené comme réel. L’exécution de ce traître,
simultanée à celle des masques blancs, provoque le début de la révolte. Au drame joué sur la scène répond son reflet, un drame en coulisse. Les comédiens jouent, mais de temps à
autre, se laissent reprendre par la banalité de leur vie, en oubliant leurs rôles ou en les refusant.
Faux semblant
Le jeu emporte tout dans cette représentation, il s'attaque au théâtre lui-même et à la condition de spectateur. C'est un théâtre truqué, un simulacre, un cérémonial de
vengeance où il n'y a pas de cadavre, pas même de vrai cercueil. Déguisements, masques, jeux de miroirs, tous ces effets relèvent de l'apparence et renforcent la structure du
drame. Pour citer Jean Genet, nous sommes face à un « délire jugulé et qui se cabre ». Les Nègres sont effectivement un vrai carnaval. Le faux n'y donne pas le
change : sa vérité c'est précisément d'être faux au point que nous ayons pu, un moment, le tenir pour vrai. Chaque mascarade montre son envers. Le jeu est sans fin car il
mime ses propres bases.
Rapports de force
« Nous sommes ce qu'on veut que nous soyons, nous le serons jusqu'au bout, absurdement » rappelle Archibald, le metteur en scène de la troupe. De la même manière que
Les Bonnes ne sont pas une oeuvre sur la domesticité, Les Nègres ne sont pas un pamphlet contre le colonialisme. Les rapports de force s'estiment en termes de couleur. Les
Blancs représentent les figures de la Cour - la Reine, le Valet, le Juge, le Missionnaire et le Gouverneur - et les Nègres jouent à imiter, jusqu'à l'absurde et pour la
dénoncer, l'image fausse que les Blancs se font d'eux et leur imposent, image à laquelle ils finissent par ressembler.