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Entretien - Auteur

Entretien avec Marion Aubert

Marion tu es comédienne et auteur, comment est né ton désir d’écriture ?

En 1983, je suis entrée au cours préparatoire de Draveil (Essonne). Et juste avant la Noël, nous avons eu la révélation des majuscules et des minuscules. J’ai alors juré sur mon protège-cahier de les vénérer jusqu’à la fin des temps. L’instant d’après, je jouais dans la cour de l’école et je prêtais bien d’autres serments. Tous négligés depuis. Mais celui-là, va savoir, il m’a poursuivie, et la nuit parfois, je suis assaillie par les caractères d’imprimerie. « Souviens-toi de la Noël 83 ! » hurlent-ils. « Ne faiblis pas ! Ne fais pas semblant de dormir Marion ! ». Bref. C’est infernal. Or donc, j’avais des parents aimants. Compréhensifs.
Noël 1983. Je reçois la dictée magique.
Noël 1984. La petite imprimerie.
J’étais parée. Nul désormais ne pouvait s’élever contre ma destinée. Je me suis alors lancée dans l’écriture d’un roman à destination des adultes. Une enfant et un chien. Une oeuvre métaphorique sur la nécessité de la présence du chien dans l’épanouissement de l’enfant. Mon roman n’a pas été compris. C’était sans appel. Je l’ai détruit. Et dès lors, va savoir pourquoi, nous nous sommes mis à déménager. J’ai alors connu la rupture. Les déchirements. J’écrivais dix lettres par jour. Je souffrais beaucoup. Des lettres interminables. Des paquets. J’avais la passion des enveloppes. Du scotch et du facteur.
Et puis je grandis forcément. Je devins tellement sociable. A l’âge de quinze ans, je fus brutalement saisie par le désir d’être comédienne. Trois ans plus tard, j’entrai au Conservatoire. Mais bientôt, honte à moi, je fus lasse de Marivaux. Alors ma vieille fonction m’est revenue. J’ai pris mes vieux journaux. Mes vieux papiers. Ma petite imprimerie du CP. Et de ma plus belle plume, j’ai rédigé ma première épopée.

Tire pas la nappe est une des seules compagnies qui n’est pas dirigée par un metteur en scène mais par un auteur et des comédiennes, peux-tu nous expliquer votre naissance et votre fonctionnement ?

J’ai rencontré Capucine Ducastelle et Marion Guerrero au Conservatoire. Très vite, elles sont devenues mes nouvelles victimes. Je ne les couvrais non pas de lettres et de paquets mais plutôt de lectures, recettes, plaintes et pensées tout y passait. Cela se tramait dans des appartements humides. Noirs. Toujours sous le manteau. Et puis un jour finalement, j’ai écrit Petite Pièce Médicament.
Etaient-elles lasses de Marivaux ? Je ne sais. Mais aussitôt elles m’ont dit. « Vite. Passons à l’action. » Et cette année-là donc, c’était en 1997, nous avons juré de ne jamais plus nous séparer. Et dans la nuit du 23 novembre, pour le meilleur et pour le pire, la compagnie Tire pas la Nappe est née. La première création s’est bien passée, puis tout s’est enchaîné. Dès Epopée Lubrique (en 1998), Marion manifestait ses premiers talents de metteur en scène. En 2001, lasses de ne plus voir d’hommes dans la compagnie, nous avons engagé Richard Mitou sur Les Règles du Savoir-Vivre dans la Société Moderne.
Nous avions à l’époque des vues sur Frédérique Dufour. Une jeune débutante. Talentueuse et séduisante. Alors, dans la nuit du 14 juillet, au plus fort de la commémoration, nous l’avons enlevée discrètement. Elle a prêté serment. Nous ne nous quittons plus. Deux ans plus tard, Jean-Claude Fall, directeur du CDN de Montpellier, nous proposait une résidence au Théâtre des Treize Vents. Affolement dans les troupes. Il fallait absolument mettre un peu d’ordre dans notre gestion (très approximative) de l’administration. Nous avons engagé Sylvine Dupré. La compagnie Tire pas la Nappe atteint alors son apogée. Depuis, nous vivons toutes les cinq au «château de Grammont». Nous donnons des ateliers. Nous faisons des débats autour de l’écriture contemporaine. Nous sommes d’accord.

Ta première rencontre avec Richard Mitou. Comment est née cette commande d’écriture ?

J’ai rencontré Richard au Conservatoire. Il était alors très vieux. Ça m’impressionnait beaucoup. En 1999 je crois, nous sommes allés en 2CV jusqu’à Valence. Richard mettait en scène Cécile Marmouget dans Mercedes. Et puis ils jouaient ensemble Délire à deux. Cécile vomissait dans un seau. Elle insultait Richard. Elle le traitait de séducteur. C’était bien. Nous partageons je crois les mêmes désirs de fureur. De théâtre et de poésie. La même soif de l’épopée. Alors tout s’est passé très naturellement lorsque Richard m’a demandé d’écrire il y a maintenant trois ans.

Y avait-il une demande précise de la part de Richard?

Richard rêvait depuis toujours je crois d’un projet sur le théâtre et les spectateurs. Il voulait absolument perturber les spectateurs. Travailler sur l’impromptu. L’instant présent.
Or donc, à cette époque, Philippe Delaigue m’a passé successivement commande des Mésaventures de la Vouivre, et puis de la Saga des habitants du val de Moldavie. Au grand dam de Richard, j’ai grillé toutes mes cartouches, et le théâtre était bel et bien le héros de ces spectacleslà. Dès lors, Richard m’a plus aiguillée sur des questions de forme. Il n’était pas en attente d’une pièce-matériau (cf. La Saga). Nous avons ainsi décidé – de façon tacite, comme ça, secrètement – de privilégier la fable aux dépens du fragment. Nous avons même parlé de suspense. D’action. Je me suis presque posée des questions d’unité de lieu. De temps. Bref. Nous nous sommes un peu contaminés forcément.

Les Histrions (détail) est une pièce sur quoi ?

Lorsque je me suis mise à table pour écrire {Les Histrions }, j’avais plusieurs denrées dans mes assiettes. Alors je me suis donné quelques mots d’ordre. L’envie maîtresse je crois, était de parler du monde non par le prisme de la mort (cf. La Saga), mais par celui de l’accouchement. Aussi la pièce est-elle farcie d’éclosions. A partir de là, j’ai dû parler de l’enfance forcément, de ses joies maigres, de ses cauchemars et ses chagrins. Puis de la peur de grandir surtout. Et du refuge dans l’imaginaire (recours à différents types de songes, fantasmes et mensonges les plus divers). Alors à ce moment-là, coup de théâtre, le théâtre intervient. Le théâtre devient Roi. Je tente de satisfaire mon metteur en scène. Je m’offre toute entière aux muses de l’illusion. De l’artifice. Des faux-semblants. Bref. J’avais un bon pot-pourri d’ingrédients.

Est-ce désormais le travail d’écriture de toute ta vie, ta grande oeuvre comme les compagnons ?

J’ai dans l’idée bien sûr d’écrire une grande fresque. De la Genèse jusqu’au Jugement Dernier. Ça me plaît assez de nous imaginer morts tous. Ça me plaît assez de nous imaginer fidèles. Oui. J’aime bien cette idée de compagnonnage c’est vrai. Aller de ville en ville comme ça. Nous. Les tailleurs de spectacle. Puis bâtir notre cathédrale sans Dieu. C’est à la fois complètement grandiose puis parfaitement inutile ça me plaît.

Tu l’as écrite après La saga des habitants du val de Moldavie ? Considères-tu que ton écriture a changé, évolué ?

Je tourne toujours autour du même pot je crois. Mais le pot je l’espère s’élargit. J’explore d’autres pans du pot. Et l’histoire s’arrêtera lorsque je l’aurai brisé peut-être. Lorsqu’il éclatera en mille morceaux. (Et quel liquide se répandra alors ? Va savoir.)
Les clowns tristes. La farce. Les Rois et les pauvres hères. Les fantômes. Les démons. Bref. J’ai vraiment les mêmes obsessions. Alors je ne sais pas si l’écriture est fondamentalement différente de celle de la Saga. Moins incisive. Moins cruelle peut-être. Et ça je le regrette. Mais j’étais particulièrement remontée lors de mon séjour à Limoges, c’est comme ça.

Tu es présente à la fois comme comédienne et auteur sur ce projet, comment le vis-tu ?

J’ai maintenant complètement achevé mon travail d’auteur. J’ai envoyé les épreuves à l’éditeur et maintenant je l’avoue je ronge mon frein. Le temps de l’écriture n’est plus. Et celui de jouer n’est pas encore venu. J’erre quelque part dans l’ombre de Richard. J’essaie de l’aider, je crois.

Le spectacle est prêt à naître, les différences entre ce que tu imaginais et ce qu’il est ?

Je suis très heureuse pour le moment de la tournure des événements. Nous avons tellement travaillé côte à côte avec Richard, je ne suis pas tellement surprise finalement. Je suis juste parfaitement en accord avec lui. Je trouve ses propositions pertinentes. Et lorsque nous percevons un écueil nous avisons. Bref. C’est une bonne coopération.

propos recueillis par Pauline Sales, auteur associé à la Comédie de Valence, novembre 2005.