Richard, tu es comédien et metteur en scène, comment est né ton désir de mise en scène ?
Dès ma première année de conservatoire. Parce que j’étais le plus vieux de ma promotion peut être… Parce que ça me semblait naturel de jouer et de mettre en scène, parce que ça me
semblait lié, complémentaire. Depuis, je n’ai cessé de passer de l’un à l’autre, trouvant d’ailleurs plus de plaisir et de satisfaction dans le jeu. Je n’ai jamais souhaité faire
une carrière de metteur en scène par exemple, ni de quoi que ce soit d’ailleurs…
Mais je trouve important qu’un comédien travaille d’autres expressions artistiques, pour ne pas être simplement selon la belle formule de Mastroianni "un drapeau qui flotte dans
la direction où le vent le pousse".
La difficulté aujourd’hui en France, c’est d’arriver à concilier les deux. Je me considère plutôt comme un acteur qui met en scène, mais je sais aussi combien il est dangereux de
mettre en scène si l’on veut rester un comédien aux yeux des autres. Curieusement, on attise les peurs ! Ce sera donc ma deuxième mise en scène en cinq ans. Par contre, j’ai
beaucoup joué… Sur les Histrions, était-ce un pied de nez aux peureux, nous avons distribué cinq actrices et acteurs metteurs en scène et j’en suis fier !
Injustement peut-être mais en réaction.
Ta première rencontre avec Marion Aubert. Comment es-tu venu à lui commander un texte ?
Nous nous connaissons depuis dix ans. Elle était la cadette du conservatoire, j’en étais le doyen.
Elle, fraîchement sortie du lycée, moi de la faculté de sciences à Bordeaux. Le soir de son entrée au conservatoire, nous étions plusieurs en terrasse à boire un verre. Il faisait
un peu froid, je lui ai proposé mon manteau. Elle est aussitôt tombée amoureuse de moi et m’a demandé en mariage.
J’ai décliné, étant déjà engagé ailleurs. Je la trouvais un peu jeune pour entrer au conservatoire, déjà trop battante, affamée de théâtre, opiniâtre. Je lui conseillais même du
haut de mes vingt six ans de vivre un peu sa vie avant de foncer dans le métier. Elle a fait sien ce bel adage : "Ce qu’on te reproche, cultive-le !" et bien lui en a
pris.
Depuis nous ne nous sommes plus quittés. Elle m’a vu vieillir, je l’ai vue grandir, éclore peu à peu. Je découvrais avec bonheur et stupéfaction, les bombes qui jaillissaient
comme ça de sa petite écriture appliquée, les éclats magnifiques ! Une âme de terroriste du théâtre… Mais un terrorisme festif, joyeux, qui redonne souffle et vie au
théâtre ! Lorsqu’elle m’a proposé de jouer Orgie nuptiale, un monologue, je sortais juste d’un solo, montage de textes d’Henri Michaux, Le sportif au lit
mis en scène par Cécile Marmouget avec la Compagnie Gazoline ; j’ai donc décliné la belle offre qu’elle me faisait tout en lui promettant de travailler avec elle sur un
vaste projet de création et d’écriture. Il y aurait beaucoup de comédiens amis nous disionsnous. C’était il y a trois ans…
Lui as-tu donné des consignes précises ? Ta réaction à la lecture du texte ?
La toute première consigne, il y a trois ans, c’était d’écrire sur le théâtre, sur les places de l’acteur et du spectateur, et de les bouleverser. J’ai toujours rêvé d’un théâtre
de l’instant, du caractère unique et exceptionnel de la représentation. Peter Brook disait : "Le théâtre devrait être un lieu, un espace à habiter par une troupe qui y répète
trois mois ou plus, dans l’attente fervente du public. Et puis jouer une seule fois, dans ce lieu-là, pour ce public-là, l’unique représentation, forcément magique, le cadeau
offert". Quelque chose comme ça… Tout cela est bien évidemment utopique et irréalisable, mais c’est une vision du théâtre que je partage et que je trouve belle.
Entre temps, la Comédie de Valence et Philippe Delaigue ont passé commande à Marion d’une pièce sur les fantômes, nos fantômes. Et dans son actualité d’auteur, nos deux commandes
se sont additionnées ; cela a donné lieu à La saga des habitants du Val de Moldavie, aux fantômes du théâtre…
J’ai moi-même exploré ce thème avec Les Hommes de Terre, montage de textes de Marion dans un chantier spectacle réalisé avec les élèves du Conservatoire de Montpellier que nous
avons également joué aux Ateliers Berthier de l’Odéon et donné à entendre en direct sur France Culture. J’y ai travaillé le choeur, la solitude et la multitude. Ce furent un peu
les premiers pas vers nos Histrions.
Ma deuxième consigne a été d’écrire sur la genèse, le monde, ses origines. Puisque ce projet devait être pour Marion la pierre fondatrice d’une grande fresque jusqu’en 2076,
autant commencer par le commencement.
Marion m’a fait une première lecture à La Chartreuse de Villeneuve les Avignon. Je voulais laisser ouverte l’écriture jusqu’au travail de répétition, mais j’ai senti que tout
était déjà présent dans le texte, qu’il fallait peut-être simplement lui donner un peu de corps, un ciment, un fil tendu, quelques souterrains… Marion sortait de La Saga
et des Hommes de Terre qui étaient des textes matériaux, nous avons tenté de mettre un peu d’ordre dans tout ça, tout en laissant libre cours à son imagination fertile et
débridée. Nous avons essayé de nous raconter une petite histoire à nous, aux acteurs, sans être didactiques, mais quelque chose qui rassemble ces vingt êtres de théâtre
"solitaires et solidaires" sur un plateau le temps de la représentation.
C’est une aventure qui regroupe des comédiens, des musiciens, quel est le théâtre que tu cherches à inventer avec "les Histrions" ?
Qu’est ce que c’est qu’un théâtre populaire et non élitiste ?
Je ne veux rien inventer, ni révolutionner. Je me mets juste au service d’un texte, d’un univers qui m’inspire et que je partage, au service d’une troupe d’acteurs et de musiciens
qui seront nos Histrions, nos cabotins, nos bouffons. Sorte de clowns tristes et joyeux à la fois. Orphelins forcément, réfugiés du monde, et qui ont choisi de danser au-dessus du
gouffre !… Je pars du chaos, de la multitude et du foisonnement plutôt que du minimalisme, de l’ascèse et de l’immobilité. Je préfère le mouvement que l’on fige soudain pour
faire jaillir la parole. Et comme c’est avant tout un théâtre d’adresse, j’ai surtout envie de ne pas oublier le public et de lui faire partager cette belle aventure qu’est le
théâtre, un des derniers lieux de résistance humaine je pense... J’ai encore l’espoir de croire que notre métier peut être un exemple de partage et de fraternité dans un monde qui
en manque cruellement. C’est naïf je sais, mais c’est une belle leçon que m’a apprise Jean-Louis Hourdin avec qui j’ai joué Woyzeck de Büchner récemment. Etrenner notre
pièce dans les petits villages de Bourgogne devant des gens qui ne vont jamais au théâtre fut une expérience magique et riche d’enseignements !
A propos de son travail sur Büchner, Hourdin parle d’un théâtre savant et populaire, d’autres avant lui ont parlé d’un théâtre élitaire pour tous. Ce qui est important pour moi
aujourd’hui, c’est d’essayer de faire un théâtre exigeant qui ne se coupe pas du public, qui ne le laisse pas sur la touche, en pâture à la publicité, à la télévision, aux reality
shows et aux divertissements ; même si le théâtre a aussi pour mission de divertir et de faire rêver, ce que nous avons tendance à oublier, nous, les professionnels de
la profession qui ne jouons que pour nous-mêmes…
Certains petits vieux bourguignons me disaient à la sortie du spectacle, "C’est beau. C’est magnifique ! Mais j’ai rien compris". Alors il faut peut-être aussi réapprendre au
public de théâtre à accepter de ne pas comprendre - tout comme nous ne comprenons rien à la vie - mais simplement, à ressentir.
As-tu l’impression ou la volonté de diriger différemment les acteurs du fait que tu en es un toi-même ?
Pas vraiment. Je les connais peut-être un peu mieux, c’est tout. J’essaie simplement de les responsabiliser, de leur faire confiance. Il n’y a rien de plus terrible qu’un acteur à qui l’on doit donner en permanence la becquée. Michel Bouquet disait - que de citations ! - : "Qu’un metteur en scène ne s’avise pas de m’expliquer comment je dois jouer un rôle. C’est mon métier ! Qu’il se contente de bien faire le sien, c'est-à-dire de mettre en scène ! " Quelque chose comme ça… Un acteur a parfois juste à être bien placé dans l’espace et il se révèle de lui-même. Et puis la direction d’acteur, comme son nom l’indique, c’est juste donner quelques pistes, quelques balises au comédien pour lui éviter de se perdre.
Il y a des musiciens sur le spectacle, c’était un désir de départ ? Pourquoi ?
Ma vie artistique a commencé par l’écriture et la musique. J’ai évidemment créé un groupe adolescent, écrit des textes que je mettais en musique. J’ai même réalisé un album solo
que ma mère a beaucoup apprécié…
Depuis j’ai retrouvé la musique sur un plateau dans le Woyzeck de Jean-Louis Hourdin. Un quatuor nous accompagnait. Je trouvais ça tellement beau d’être porté par eux
tout au long du spectacle ! J’en ai tout de suite voulu un, avec nous pour les Histrions, et je ne le regrette pas. Ils sont formidables ! Même si cela n’est
pas évident à gérer… La musique a un pouvoir évocateur immédiat plus fort que celui des mots. Il faut donc aussi s’en méfier. L’abus des bandes sons ou de la vidéo au théâtre me
fatigue un peu aujourd’hui. Je ne pense pourtant pas être un passéiste.
"Au commencement il y avait le verbe, le dessin, la peinture, la musique, le théâtre. Puis il y eut la radio, le cinéma muet, le cinéma parlant, le cinéma technicolor, le cinéma
en couleur, le cinéma virtuel, en 3D… Et bientôt nous aurons en chair et en os des gens qui raconteront des histoires, ici et maintenant, qui partageront leurs émotions, leurs
amours, leurs révoltes à des gens en chair et en os venus spécialement pour les voir". Je ne sais plus qui a dit ça…
Marion est présente à toutes les répétitions et elle est comédienne dans le spectacle, comment as-tu vécu ce compagnonnage de tous les instants ?
Marion s’est prêtée au jeu d’un texte ouvert, en cours d’écriture. Je voulais que les différents corps de métiers, les artisanats du théâtre (écriture, scénographie, mise en
scène, costume, jeu, musique) avancent et s’éclairent simultanément. Elle a donc suivi avec intérêt notre première semaine de lecture et de réflexion, répondant aux questions, aux
assauts de comédiens en manque de nourriture, en besoin de compréhension, avec une infinie patience. Puis elle a assisté aux trois semaines de plateau qui ont suivi et s’en est
inspirée pour faire avancer la pièce, lui donner plus de corps, de profondeur. Cette souplesse, cette disponibilité, sa capacité étonnante à réagir immédiatement aux propositions,
je les trouve remarquables.
Souvent, on souhaite monter des auteurs morts, emportés avec leurs secrets, leurs mystères et qu’on peut tranquillement ressusciter dans notre coin, à notre guise. C’est parfois
bien pratique et reposant… Mais là, je dois dire que ce fut une chance et un bonheur pour moi de l’avoir à mes côtés pendant les premières semaines de répétitions, à expliquer le
fil de sa pensée à un acteur, à appuyer ou orienter mes choix… Je vais maintenant la ménager comme auteure et assistante et je ne doute pas de la retrouver bientôt avec le même
plaisir sur le plateau comme comédienne.
Le spectacle est prêt à naître, est-il très différent de ce que tu imaginais ?
Le spectacle est loin d’être né ! Il nous reste un mois de répétition avant la première à Montpellier et je ne sais pas encore à quoi il va bien pouvoir ressembler ! Mais peut-être ne sera-t-il prêt à naître que pour Valence ou Nancy, à la dernière peut-être ? Qui sait peut-être encore après… Il faudra prendre garde en tout cas à ne pas le figer. Souvent, les premières au théâtre sont un coup d’arrêt, elles marquent et sclérosent la suite des représentations. Mais nous essaierons de ne pas en rester là, nous tenterons de travailler jusqu’au bout à un bel accouchement.
propos recueillis par Pauline Sales, auteur associé à la Comédie de Valence, novembre 2005.