Tu travailles habituellement à partir d’un ou de plusieurs souvenirs. Qu’en est-il pour Les filles et les garçons ? Quelle est l’origine du projet ?
Massimo Furlan : Il s’agit de plusieurs souvenirs avec lesquels, pour certains, j’ai déjà travaillé dans (love story) Superman ou dans Gran Canyon Solitude. Ce sont des souvenirs très simples sur la question de la rencontre entre la fille et le garçon, comme, par exemple, le moment de panique absolu où, au lieu d’aller vers une fille, on re ste planté là, les bras ballants, laissant peut-être passer l’occasion de sa vie. À l’école enfantine, je regardais, caché dans les buissons, Sonia Gerber passer au loin. Ce sont ce type de souvenirs liés à la relation entre les filles et les garçons qui sont à l’origine de ce spectacle. Souvenirs qui passent par l’enfance et vont jusqu’à ce moment tragique qu’est l’adolescence. S’ajoute à ces souvenirs le texte de Christophe Fiat qui a une vision très noire, très sombre et qui puise dans la fiction de Stephen King (Carrie et Christine) des personnages effroyables, une fille et un garçon qui ne se rencontrent jamais. Le fait qu’ils ne se rencontrent jamais est très spécifique à son texte. Alors que, de mon côté, je travaille sur la rencontre, enfin sur la tentative de rencontre ou plutôt l’attirance, le désir ou le non-désir, en gros sur l’élasticité des relations.
Comment envisages-tu l’articulation du texte de Christophe Fiat à ton travail ?
Claire de Ribaupierre: le texte est intégré de façon très musicale. Il n’est donc pas utilisé comme un récit que l’on raconte tout au long du spectacle, mais énoncé plutôt à la manière d’un poème à un moment précis.
Massimo Furlan : pour cette scène, je me suis basé sur une imagerie très rock. Il faut qu’à un moment donné, ça puisse sonner comme un concert rock avec un son très fort, agressif. Que l’on décolle complètement du spectacle scénique théâtral. Pour cela, les cinq filles sont en train d’appre n d re à jouer de la guitare (aucune ne sait en jouer) et construisent peu à peu ce morceau. Ce sont donc les filles qui s’emparent du texte, alors qu’habituellement, c’est Christophe Fiat qui énonce ses propres textes dans ses lectures-performances, textes qui sont d’ailleurs souvent des portraits de femme. Mais moi j’ai toujours entendu une voix plutôt féminine et donc je voulais inverser les rôles.
Comment imagines-tu la confrontation de ton univers burlesque à celui plus sombre de Christophe Fiat ?
Massimo Furlan : Christophe Fiat part de la fiction et évoque des personnages qui ont des pouvoirs surnaturels, meurtriers. Dans son texte, il est question de mort, d’horreur, d’épouvante. Moi je pars d’Ecublens-Renens sans introduire aucun pouvoir surnaturel. Mais déjà dans Palo Alto, il y avait un texte de Christophe Fiat, L’éloge de Joe Dassin, énoncé de façon très burlesque. Et donc je n’ai pas peur de mélanger nos univers. On se connaît depuis deux ans, on ressent une admiration réciproque liée aussi à une impossibilité d’être l’autre. J’aimerais bien écrire comme Christophe, être sombre, ténébreux... Et je crois que, de son côté, Christophe aimerait bien faire les supermans… Chacun regarde le champ artistique de l’autre avec envie. Alors quand on lui a demandé de collaborer avec un texte mais aussi d’être présent sur le plateau, ni lui ni moi avons eu peur de cette confrontation.
Et puis, avec cette image des filles en rockeuses, je rejoins quelque part le travail de Christophe qui fait également beaucoup références au rock. C’est une imagerie somme toute pauvre, mais très efficace, qui me permet de jouer avec un fantasme, celui de la rockeuse sauvage et belle qui fait peur à l’homme, parce qu’elle lui a pris ses attributs, la guitare qui est un élément phallique. Et donc, comme dans mes spectacles précédents, les filles sont sublimes, inatteignables et les garçons fo nt ce qu’ils peuvent. Sauf que dans ce spectacle, les rapports sont plus violents à cause aussi du texte de Christophe Fiat.
Reconnais-tu des points communs entre tes préoccupations et celles de Christophe Fiat ?
Claire de Ribaupierre: Christophe Fiat a écrit plusieurs portraits de femme : Ladies in the dark, Héroïnes, La reconstitution historique, La jeune fille à la bombe mettent en scène des personnages féminins. Il est attiré par les figures féminines et ses livres parlent du rapport ent re les hommes et les femmes, ce que l’on ret rouve aussi dans le travail de Massimo. Mais chez Christophe, il s’agit surtout de la femme percevant l’homme, alors que chez Massimo, c’est surtout l’homme percevant la femme. Ainsi Christophe représente presque le point de vue féminin tout en étant un homme. Alors que Massimo se met rarement à la place des femmes et toutes ses images sont principalement axées sur l’homme rejeté par la femme. Dans Les filles et les garçons, c’est à nouveau ça qui est joué.
Massimo Furlan : On puise aussi tous deux dans la fiction liée à la culture populaire (littéraire, cinématographique, musicale). Mais alors que, dans Les filles et les garçons, Christophe extrait les personnages de l’univers de Stephen King pour en faire son récit, moi j’essaie d’entrer dans la fiction en incarnant, par exemple, Rocky Balboa. Il y a aussi, dans mon travail, un aspect autobiographique, dans la mesure où je vais puiser dans les émotions qu’ont suscité en moi ces personnages de la culture populaire. Par exemple, avec Rocky, c’est la question de l’homme, du rapport à mon corps. Chez Christophe, il n’y a pas ce côté autobiographique.
Claire de Ribaupierre: c’est vrai que chez Christophe, ce n’est pas un « je », c’est une narration qui au premier abord semble neutre, mais qui ne l’est pas véritablement car la présence du narrateur se fait toujours sentir. Il rajoute des éléments, fictionne, et dresse un portrait ou plutôt une interprétation du personnage. Ce n’est pas du tout le même travail qu’un biographe. Même si ce n’est pas un « je », on sent que cette voix narrative a toujours un point de vue.
Comment envisages-tu la scénographie ?
Massimo Furlan: Comme toujours, c’est une boîte. Le spectateur regarde à l’intérieur d’une boîte. C’est à nouveau un univers d’obscurité dans lequel apparaissent des images. Il n’y a pas de scénographie au sens de décors. Ce sont la lumière qui éclaire les interprètes et le son qui les entoure qui fo nt la scénographie. C’est une scénographie d’apparitions, d’images plutôt que d’espaces. Il y a l’idée du surgissement. Il y a toujours l’écran de tulle qui donne une matière pixellisée et produit une image en distance. On m’a souvent parlé de mon travail comme étant très cinématographique.
Pour Les filles et les garçons, cet écran de tulle à travers lequel on voit la scène sera aussi, à certains moments du spectacle, un véritable écran de cinéma. Ainsi l’écran permet la transparence et la projection. Grâce à ce système, on va pouvoir travailler sur la question du double. Par exemple, je peux être au milieu du plateau et faire apparaître mon image sur l’écran, pas forcément la même image d’ailleurs. Tout au fond du plateau, il y aura encore un écran. Ainsi, si tout marche comme prévu (tout est encore à essayer), il y aura trois st rates sur lesquelles il est possible de travailler l’image. La vidéo traitera principalement des questions du double, du fantasme ou du cauchemar aussi. Une des vidéo est très clairement un cauchemar, puisque les garçons se font massacrer par les filles.
Et le travail sonore ?
Massimo Furlan : A priori, le travail sonore va être assez complexe, car, d’une part, on va utiliser, lors de la scène évoquée plus haut, une diffusion comme lors d’un concert de rock (trois guitares, une basse et une voix au micro) ; d’autre part, on va également utiliser des voix diffusées par de petits haut-parleurs portés par les int e r p rètes. Il y aura donc des voix artificielles qui surgiront des corps.
De plus, Stéphane Vecchione va créer une ambiance sonore qui suivra dramaturgiquement les images, l’évolution du spectacle. C’est un travail très important pour amener les choses vers autres choses, c’est-à-dire qu’une image fixe sur un plateau change de sens en fo n ction du son proposé. Au niveau musical, on utilisera aussi des musiques de variété.
L’équipe ?
Massimo Furlan : Je re ste fidèle à mon principe d’inviter dans mes projets des gens que j’aime, qu’ils soient du monde du spectacle ou non. S’ils sont du monde du spectacle, je les apprécie non pas uniquement pour ce qu’ils y font, mais à cause de la relation humaine que j’ai avec eux, depuis plusieurs années. C’est fondamental.
J’aime rassembler des gens qui ont des compétences énormes dans des domaines différents, scéniques ou non scéniques, et leur demander des choses qu’ils ne savent pas faire. Je leur fais entièrement confiance. L’idée est que l’un d’entre nous sache le faire et qu’il l’apprenne aux autres. Et vice versa… Par exemple, Sun et Anne nous font travailler le mouvement. C’est très intéressant pour nous les garçons, aussi par rapport à l’idée du corps féminin... On rigole beaucoup, tout en essayant de faire au mieux. Il est très important qu’on essaie de faire le chemin le plus sincèrement possible.
Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre, 12 mars 2007