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La Pièce

On sait que le divin fils d'Uranus, à l'instar de Kronos, dévorait ses propres enfants pour conserver son trône. Le Saturne mortel imaginé par Olivier Py semble de même vouer sa descendance à la dépossession et à la mort. Mais il le fait en laissant faire, pareil à un créateur qui se serait absenté du monde pour permettre à ses créatures d'y exercer leur liberté. Tradition et transmission sont ici mises à l'épreuve d'une sorte d'apocalypse (c'est-àdire, aussi bien, d'une révélation : de ce qui se découvre sacrificiellement par-delà la fin du monde et de l'Histoire). Plus généralement, dans cette pièce sans mères (l'une est déjà morte ; une autre vient de se suicider ; quant à Ans, refusant la maternité, elle avorte avant de succomber à son tour), presque tous les liens de la parenté ordinaire sont subvertis - un frère et sa soeur s'aiment charnellement, un père rêvant de ravager toute beauté est tourmenté d'une passion maudite pour son propre fils... Mais la famille est-elle le havre où se tenir à l'abri d'un monde inquiet ? Au contraire, semble répondre Olivier Py : concentrant en elle toutes les figures de la fureur et de l'excès, la famille a toujours été au coeur du noir éblouissement tragique. Les Enfants de Saturne sont-ils pour autant une tragédie ? L'un de ses plus jeunes personnages observe en passant que "dans la tragédie, ma chère tante folle, il n'y a aucune raison, rien. Aucune explication. Rien. Mais dans le drame bourgeois il y a une raison à la catastrophe. ... Notre lâcheté."
Or la pièce d'Olivier Py autorise les deux lectures. Sur l'un de ses versants, elle se laisse en effet aborder comme le constat forcené d'une décadence, la chronique d'une abdication collective, celle d'enfants qui n'ont pas la force ou la volonté de poursuivre l'oeuvre paternelle. Car la fin de Saturne est aussi, selon son héros éponyme, celle d'une certaine France, d'une République qui a donné son nom au journal qu'il dirige, d'un pays qui était aussi un paysage, une "semence paysanne et littéraire" où l'écriture et la géographie semblaient faire corps : une "terre qui n'était ni le Sud, ni le Nord, mais mais la mer et la montagne et les champs éperdus du travail enchanté", patrie du "pauvre vieux lyrique" qui proclame son appartenance "au vieux monde". Cette France-là, qui a "inventé la politique" et "est une idée", est inséparable de l'Histoire, qui semble elle-même n'avoir de sens qu'en se mesurant à un destin. Or cette France, selon Saturne, paraît désormais incapable de se réinventer, dépourvue et de destin et d'Histoire, s'il est vrai que celle-ci a touché à sa fin - et de cette médiocrité, la faiblesse de ses propres rejetons, héritiers indignes de La République, est à ses yeux le plus triste témoignage. Saturne, au soir de son existence, lisant sa propre nécrologie qu'il trouve fade, convenue et mal écrite, n'est toujours pas satisfait : "ma biographie n'est pas ma vie". Sa vie, c'est obscurément sur un tout autre versant qu'il la reconnaît : là où son fils illégitime a perdu sa main droite pour lui, là où l'encre de La République s'est mêlée au sang de Ré.
Et c'est donc avec Ré, par lui, que l'Histoire va continuer - fût-ce au prix de la tragédie, brûlant et ravageant, sans autre "raison" qu'une folle fatalité d'amour et de haine ; c'est par Ré que Saturne va peut-être trouver une mort digne de son appétit d'ogre. Ré l'illégitime, celui dont le prénom, pareil au reste tronqué d'une République privée de peuple, désigne aussi bien la divinité solaire des anciens Egyptiens, lance en effet un défi sauvage à Saturne - et le vieillard lui confie son héritage ou s'en laisse déposséder, comme pour relever le gant... Victime d'une attaque, l'imposant Saturne est finalement pris au piège d'un locked-in syndrome : totalement paralysé, enfermé dans son propre corps, il ne peut plus communiquer avec le monde extérieur qu'en battant des paupières et se retrouve à la merci de son intermédiaire, lequel n'est autre que Ré. Sous prétexte qu'il connaît "par hasard les longues et les brèves", le fils bâtard s'érige effectivement en unique interprète des volontés paternelles, ce qui lui permet d'imprimer aux destins de ses demi-frères une tournure catastrophique - jusqu'au jour où il peut dire à son père : "je ne cherche plus ton amour. Je voulais seulement l'écrire dans le ciel, te l'écrire en lettres plus grandes que le crépuscule de l'Occident". Et ce même jour, il inflige au vieillard une dernière épreuve - qui est aussi la preuve ultime de cet amour apocalyptique, et comme l'aveu de sa propre défaite, "le diable vaincu" - en lui faisant manger sous forme de pâté, tel un nouveau Titus Andronicus, sa main gauche qu'il lui sacrifie. Ainsi Saturne finit-il par jouer le rôle que lui prescrit son nom - il consomme bel et bien la chair de sa descendance...
Le combat du fils et du père, cette lutte lancinante sur laquelle Olivier Py ne cesse de revenir de pièce en pièce, prend ici des accents nouveaux. Ré, sombre et rayonnant, peut aussi faire songer tantôt à l'Edmond du Roi Lear, bâtard prêt à tuer son père faute d'en être reconnu, tantôt au Garga de Dans la jungle des villes, qui dans son duel à mort avec le vieux Schlink ne cesse de découvrir qu'il peut aller toujours plus loin. Ou encore, Saturne tient à la fois de Job, qui va tout perdre - ses richesses, ses enfants - et du Seigneur qui le laisse mettre à l'épreuve par le Malin ; quant à Ré, il n'est pas sans ressemblance avec Lucifer, dont les flammes jettent aussi quelque lumière... Les Enfants de Saturne est donc bien, aussi, une tragédie. La question de l'amour, donné ou refusé, le problème qu'ouvre l'appel éperdu à l'autre, s'y déploient avec une énergie parfois effarante et paraissent conduire tout droit à l'abîme. L'expérience du mal et de la douleur infligée à autrui comme à soi-même est-elle donc la seule voie que l'on puisse frayer vers "l'amour, l'amour, le très pur amour" que Saturne lui-même célèbre in extremis ? Dans les cendres de la perte, du crime et du sacrifice, quelle promesse se laisserait entrevoir ? La réponse s'incarne peutêtre en un jeune homme d'une piété filiale sans bornes : Nour, l'étranger dont le nom signifie lumière, et en son ami Virgile, nommé d'après un poète qui sut traverser les enfers. Même si, comme le rappelle Ré, "la tragédie est faite de ce que justement ce qui tente de la prévenir la provoque", Nour et Virgile, héritiers libres, suffisent peutêtre à porter témoignage de ce que, comme le notait l'auteur du Soulier de satin, "le pire n'est pas toujours sûr".

Daniel Loayza