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Présentation

à distance, formant une rougeoyante, menaçante inégale ligne d’horizon, un incendie, les minces lèvres d’un grand incendie - brasier impossible à maîtriser – on ne va pas pouvoir le contenir davantage.
(Henri Michaux)

Sommés que nous sommes de ressembler à quelque chose.
Avant même de naître. Déjà.
Pourquoi vouloir chercher autre chose, quand les modèles sur mesure qui nous sont offerts nous épargnent toute peine, toute réflexion inutile.
Modèles normalisés, accessibles à tous.
Nuit et jour, leur mode d’emploi occupe nos écrans, c’est rassurant.
Ca vous croche en dedans, il n’y a plus qu’à se laisser faire.
Si l’essentiel vous manque, oubliez qu’il existe, on vous y aidera.
Les Égarés n’ont pas retenu la leçon, ils n’ont pas vu les panneaux.
Pas voulu, pas su lire.
Sur la scène, les Égarés vont affronter cette brutalité, cet acharnement à aplatir, à anéantir, à nier leur diversité. Ils vont lutter contre ce qui voudrait les isoler, les dresser l’un contre l’autre.
Pour affronter le déchaînement du MARTEAU PILON, puissance frappante sortie de l’ombre, il faut des corps emportés, rompus au mouvement, qui cherchent obstinément à réduire la distance qui les sépare du public: il y a tant de choses à se dire. On les empêche, on les tire en arrière, on couvre leur voix, on les rassoit de force…on pourrait finir par en rire.
Aux prises avec des forces qui voudraient les réduire, les Égarés ne s’avouent pas vaincus, ils déjouent la menace et s’amusent même de constater qu’ils existent bel et bien , verticaux et chantant, dans «  le tournoiement stupéfiant de ce qu’on nomme en commun réalité ».
Le théâtre, dernier lieu public où leur présence soit tolérée, mais pour combien de temps encore ?

égarés
sans le vouloir
finissant par comprendre qu’ils ne pourront jamais prendre place dans la file
tenir leur rang au milieu des autres
incapables d’endurer la même attente
de rassurer assez

en eux autre part vit encore
les rudoie les brûle
les prive du piétinement rassurant de la file qu’on partage
errance les attend
abris incertains
hors des voies et des façons communes

ils voudraient parfois en être
faire corps avec le nombre
feignant la sûreté ils bataillent vers d’impossibles réussites
au mât de cocagne ils ont les bras trop courts
on souffre pour eux on rit on se détourne
décidément ils ne sont pas des nôtres
ils auraient le bon goût de se contenter de ce qu’ils sont
on les accueillerait presque à bras ouverts

nuit
vacillement
au milieu du chemin où chaque pas coûte
attraction du fossé
humide berceau
où le rai clair du jour surprend le dormeur épuisé

suivre ce qui commande à l’être
leur force ils la puisent là
sans le vouloir
aucun moyen de faire autrement
pauvre gain à l’étal du succès !
souffrance pour certains indicible et sans fond
pour d’autres stupéfaction heureuse
de plus en plus heureuse
découvrant que le chemin qu’ils croyaient perdu
celui qu’ils cherchaient à retrouver
est celui là même frayé par eux
qui à chaque pas leur offre le monde

Pierre meunier – 8 avril 2006