Les Bonnes, ou le destin mortel de deux soeurs porté sur la scène de l’Athénée en 1947 par Louis Jouvet, là où tous, public et critique, voient alors un fait divers qui secoua la France en 1933. En l’absence de Madame, Solange joue le rôle de Claire, tandis que cette dernière incarne la maîtresse haïe. Chaque soir elles mettent en scène le crime de Madame, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la perte de soi.
Genet ouvre sa pièce sur la facticité du jeu des bonnes, la “cérémonie” : ce théâtre dans le théâtre donne à voir des personnages condamnés à jouer un rôle et qui,
prisonniers du regard de l’autre - altérité autant désirée que détestée - rêvent douloureusement leur reconnaissance par le crime. L’auteur a toujours été fasciné par les
figures du vice, marginales, comme le sont les grands criminels : il avait, par exemple, déjà célébré Eugène Weidmann - dernier condamné à mort exécuté en public en 1938 -
dans Notre-Dame-des-Fleurs, comme il légitimait la fascination populaire pour le fait divers sanglant dans Querelle de Brest – “C’est peut-être ce don de
produire un miracle par un simple coup de couteau, qui surprend la foule, l’alarme, l’excite, et la rend jalouse d’une pareille gloire”. Et pourtant Genet nie avoir été inspiré
du fait divers du Mans, celui des soeurs Papin, qui le 2 février 1933, assassinaient leur patronne dans des circonstances effroyables. C’est donc la critique qui se charge
d’établir ce rapport. Jean-Paul Sartre, dans sa biographie de l’auteur, affirme ainsi sans hésitation : “Bien sûr, Genet n’a pas inventé de toutes pièces ces soeurs
criminelles; le lecteur aura reconnu Claire et Solange : ce sont les soeurs Papin”.
Pour la deuxième année consécutive, sur l’idée première de Philippe Faure, Bruno Boëglin nous offre son regard singulier et limpide sur cette oeuvre complexe. Le metteur en
scène lyonnais se sent proche de l’univers cérémonial des Bonnes - “le plus extraordinaire exemple de ces tourniquets d’être et d’apparence, d’imaginaire et de réalité”
disait Genet - de ce monde de la transgression perpétuelle. Les formidables Judith Henry et Odille Lauria prêtent donc leur corps à celles qui jouent à tuer leur maîtresse,
incarnée quant à elle, pour cette reprise par Joëlle Sevilla.
Les bonnes voient l’espace carcéral qui leur est imparti contaminé par leurs fantasmes, incapables d’établir, face à Madame comme en son absence, une frontière visible entre le
jeu et la réalité. Tout en finesse et en fragilité, Boëglin orchestre dans l’épure cette danse macabre, un regard sur ces corps grotesques en perte d’identité et d’amour, de
l’aliénation à la mort. Une perle de sobriété et de beauté.
Les Bonnes ont cette double singularité d’être non seulement la première pièce de l’artiste à être représentée - l’écriture de Haute surveillance est antérieure mais la pièce n’est jouée qu’en 1949 - mais encore de constituer une oeuvre de commande : en 1946, Genet rencontre Louis Jouvet, qui accepte de monter le texte après certains remaniements, particulièrement sur la dernière scène. C’est donc la version retravaillée, dont Cocteau aurait, de l’aveu même de Genet, trouvé le dénouement, qui est présentée en 1947 à l’Athénée. Bruno Boëglin a choisi de partir des deux versions pour sa mise en scène, apaisant par son talent la conscience d’un auteur frustré qui confiait assez dédaigneusement en 1954 : “Commandée par un acteur célèbre en son temps, ma pièce fut donc écrite par vanité mais dans l’ennui”. S’il avait su...
Tous les degrés de la ségrégation ayant déjà été atteints, dans l’histoire des réclusions, les cellules d’isolement placées dans des lieux incommodes ou difficiles d’accès ne
manquent pas. Nous sommes spectateurs de l’une d’entre elles.
Sans préambule, l’histoire commence par deux soeurs qui se disent «bonnes», se prénomment Claire et Solange et qui s’amusent à un drôle de jeu, comme jouent les
enfants «au papa et à la maman» à tour de rôle. Sauf que dans leur jeu elles font intervenir une troisième personne absente, qu’elles nomment «Madame» et qu’elles
adorent interpréter.
Jeu de rôles apparemment sans conséquence s’il ne se transformait pas en rituel. Car sans guide, la conduite d’un rituel devient irresponsable, portée à tous les dérèglements
[1] et parfois à la mort.
Dans ce lieu d’une blancheur éblouissante les objets ne répondent plus et rien n’est à sa place. Un cheveu de Claire ou de Solange peut être découvert par Madame sur une robe de
Madame empruntée. Le jeu est dangereux. Les bonnes laissent une foule de traces qu’elles ne pourront jamais effacer et que Madame pourrait déchiffrer en posant le bout de son
pied rose dessus. Claire qui joue Madame protège son cou. Elle a peur : Solange commence à l’étrangler. Heureusement le téléphone sonne.
Tout peut parler. Tout peut les accuser : les rideaux marqués par leurs épaules, les miroirs par leurs visages. Même la lumière qui a l’habitude de leur folie peut tout
avouer.
Et les parfums des glaïeuls, des oeillets, des roses et du mimosa mélangés à l’odeur du «rot de l’évier» de la cuisine n’y pourront rien.
B. Boëglin, Mars 2004
P.S. Je ne voulais plus monter des choses que j’aurais écrites. Aussi j’ai accueilli avec d’autant plus de joie la commande d’une mise en scène d’un texte que je n’avais ni écrit, ni même choisi. Merci à Philippe Faure de m’avoir dicté ce choix. Je retrouve ainsi la plus grande et la plus belle des libertés.
Genet refusait d’associer son texte Les Bonnes à un fait divers, celui concernant les Soeurs Papin qui tuèrent, torturèrent, mutilèrent leur maîtresse.
Pourquoi publie-t-il une version différente de la pièce créée par Jouvet quelques jours à peine après la première, en 1947 ?
Pourquoi une bonne joue t-elle l’autre et l’autre bonne joue Madame, sa maîtresse et pourquoi alternent-elles comme pour rajouter à la confusion, et pourquoi par là-même à notre
intérêt ?
Claire et Solange sont les deux domestiques de Madame depuis de nombreuses années. Elles aiment Madame d’une affection malsaine, au point de vouloir l’empoisonner... Un jeu de
rôle quotidien leur permet de simuler la scène : Claire incarne Madame et Solange joue tantôt Claire, tantôt son propre rôle.
Plus tard, elles essaieront réellement de tuer Madame, en vain : Madame est trop occupée avec Monsieur, faussement accusé (par les bonnes), emprisonné, puis relâché, faute
de preuve.
Genet s’amuse, provoque et cela donne une issue poétique, comme malgré lui.
Au moment de la création des Bonnes, en 1947, Genet n’est pas dans le circuit théâtral, c’est son entrée officielle dans la littérature. Il passe en “lever de rideau" c’est-à-dire en première partie d’un spectacle. Le public est venu pour la 2ème
partie : la pièce de Giraudoux (L’Appollon de Bellac)
En écrivant pour le théâtre et en se faisant jouer, Genet sort de son plein gré de la marginalité et de son statut d’exclu.
« Je n’ai pas besoin d’insister sur les passages «joués» et les passages sincères : on saura les repérer, au besoin les inventer.
Quant aux passages soi-disant «poétiques», ils seront dits comme une évidence, comme lorsqu’un chauffeur de taxi parisien invente sur-le-champ une métaphore
argotique : elle va de soi. Elle s’énonce comme le résultat d’une opération mathématique : sans chaleur particulière. La dire même un peu plus froidement que le
reste.
L’unité du récit naîtra non de la monotonie du jeu, mais d’une harmonie entre les parties très diversement jouées. Peut-être le metteur en scène devrait-il laisser paraître ce
qui était en moi alors que j’écrivais la pièce, ou qui me manquait si fort : une certaine bonhomie, car il s’agit d’un conte.
«Madame», il ne faut pas l’outrer dans la caricature. Elle ne sait pas jusqu’à quel point elle est bête, à quel point elle joue un rôle, mais quelle actrice le sait davantage,
même quand elle se torche le cul ? Ces dames - les Bonnes et Madame - déconnent ? Comme moi chaque matin devant la glace, quand je me rase, ou la nuit quand je
m’emmerde, ou dans un bois quand je me crois seul : c’est un conte, c’est-à-dire une forme de récit allégorique qui avait peut-être pour premier but, quand je l’écrivais,
de me dégoûter de moi-même en indiquant et en refusant d’indiquer qui j’étais, le but second étant d’établir une espèce de malaise dans la salle... Un conte... Il faut à la fois
y croire et refuser d’y croire, mais afin qu’on puisse croire il faut que les actrices ne jouent pas selon un mode réaliste.
Sacrées ou non, ces bonnes sont des monstres, comme nous-mêmes quand nous rêvons ceci ou cela. Sans pouvoir dire au juste ce qu’est le théâtre, je sais ce que je lui refuse
d’être : la description de gestes quotidiens vus de l’extérieur : je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l’aide d’un
personnage multiple et sous forme de conte) tel que je ne saurais - ou n’oserais - me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être. Les comédiens ont donc pour fonction
d’endosser des gestes et des accoutrements qui leur permettront de me montrer à moi-même, et de me montrer nu, dans la solitude et son allégresse. Une chose doit être
écrite : il ne s’agit pas d’un plaidoyer sur le sort des domestiques. Je suppose qu’il existe un syndicat des gens de maison - cela ne nous regarde pas. Lors de la création
de cette pièce, un critique théâtral faisait la remarque que les bonnes véritables ne parlent pas comme celles de ma pièce : qu’en savez-vous ? Je prétends le
contraire, car si j’étais bonne je parlerais comme elles. Certains soirs. Car les Bonnes ne parlent ainsi que certains soirs : il faut les surprendre, soit dans leur
solitude, soit dans celle de chacun de nous.»
Jean Genet, Extraits de Comment jouer «Les Bonnes» (Editions Gallimard)
Celui qui a volé un aveugle lorsqu’il avait quinze ans, Jean Genet, ne fit pas dans la dentelle lorsqu’il écrivit Les Bonnes, sa première pièce de théâtre, en 1947.
Peut-être avait-il compris, avant les autres, que le théâtre était plus immédiatement lucratif que le roman ou encore que la poésie. Quoi qu’il en soit, déçu par la mise en
scène de Jouvet, probablement bâclée, il écrivit quinze ans plus tard une longue note, Comment jouer «Les Bonnes», dans laquelle il ne fait que compliquer les
affaires qui l’étaient déjà assez et qui le classent, pour un temps au moins, du côté du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud.
En réalité, de quoi s’agit-il vraiment ? Certainement pas, comme il le prétend, d’un conte allégorique né d’une certaine bonhomie qui était en lui lorsqu’il écrivit la
pièce. Deux bonnes, Solange et Claire, sont au service à plein temps d’une dame... un peu cocotte et un peu bourgeoise qu’elles appellent Madame, qu’elles haïssent et aiment en
même temps. Cette dualité de sentiments extrêmes les amène vite à jouer, comme jouent les enfants «au papa et à la maman» à tour de rôle. Jeu de rôle apparemment sans
conséquence s’il ne se transformait pas en rituel. Et sans guide, la conduite d’un rituel devient irresponsable, portée à tous les dérèglements et parfois à la mort.
De son vivant, Jean Genet, j’en suis certain, n’aurait guère apprécié ce que je viens d’écrire, mais tant pis : c’est ma revanche sur Comment jouer «Les
Bonnes». En matière de théâtre, je n’aime guère qu’on me dise ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire.
Aux spectateurs de trancher.
Bruno Boëglin, Juin 2004
[1] Cf. «Sa MajesSté desS MouchesS» de W. Ggolding