Au tout début, il y a eu ces rencontres, à Strasbourg, entre auteurs et marionnettistes, organisées par le T.J.P. Il allait s'ensuivre des "mariages", les auteurs choisissant leur troupe et s'engageant à écrire, à la volée, quinze minutes de spectacle pour les marionnettes.
D'emblée je me suis dérobée à cette consigne, épousant deux troupes plutôt qu'une seule - j'augurais par-là une partie de mon propos à venir, mais je ne le savais pas encore -
D'abord je repérai une poupée, celle que j'allais rebaptiser Lalue, avec l'accord de ses créateurs. C'était une danseuse rose, ronde et rousse. Maquillée. Populaire, un rien vulgaire. Vouée à la drôlerie et à l'échec. Pitoyable à mes yeux. J'ai immédiatement eu envie de lui offrir un destin inattendu, et d'énoncer à travers elle la grâce contenue dans ces immenses corps obèses auxquels la scène ne peut offrir que le tragique destin du rire et de la compassion.
Ensuite, je fus séduite par deux autres marionnettes issues d'une autre troupe. Tout droit sorties de Léonce et Léna : Léna, en personne, et sa duègne. Autant La Lalue était ronde et lourde, autant celles-ci étaient agiles et minuscules. Toutes enrubannées de moires et pourvues d'un bien noble langage. De petites figures de pouvoir en face d'une grosse ratée.
Je ne sais pourquoi il fallut les faire se rencontrer, ces trois là. C'est alors que vint le Prince. Prince en exil. Prince Enfeu, - c'est peu de le dire - mais cloué au sol. Prince inexpert en amours de femelles, mais de nature à attirer, ô combien de désirs et à exciter ô combien d'appétits. Rien qui puisse combler nos deux envolées, mais tout pour les remettre en vie.
Ainsi se rencontrèrent le prince en fuite, la princesse pucelle et la danseuse affamée. Je n'ai jamais imaginé, en écrivant, que des actrices/acteurs puissent interpréter ces rôles. Sinon, peut-être, n'aurais-je pas eu l'impertinence d'écrire cela. Mais à ce jour, je sais que seule la scène peut offrir un destin comme celui-ci à ces figures tragiquement joyeuses, elle qui n'a jamais rechigné à nous conter d'inénarrables amours. Qu'importe alors que les interprètes soient de sang ou de tissus, d'os ou de fils. L'arrogance de leur joie décidera de notre plaisir.
Catherine Zambon