Après Trachées, présenté au Centre Wallonie-Bruxelles en mars 2004, Les Animaux est le second volet d’un triptyque entamé avec l’auteur Olivier Coyette, intitulé La Part Manquante. Le troisième volet, Innocence, sera mis en espace en mai 2006 à l’Onde à Vélizy.
Poursuivant la recherche entamée avec Trachées sur la question de la part manquante, Les Animaux posera la question de l’humanité sous l’aspect d’une vision « détriplée » de la culture : celle qui donne priorité à la chair, celle qui mise sur la raison, celle qui cherche l’absolu. Ce qu’il y a d’animal en nous, c’est la part d’humanité qui refuse la culture, l’éducation, la pensée ; c’est la partie pulsionnelle. Mais c’est aussi cette part d’obscurité qui se bat pour éclipser toute lumière, étouffer tout ce qui pourrait la faire devenir autre. Cette recherche du même est une autre définition de la mort.
Ainsi la mort est-elle à l’oeuvre, tantôt sous la forme de combats, tantôt sous la forme de prières, ou encore de réminiscences, d’ étreintes ou de plaisanteries. Le langage, en ses variations, jouant lui aussi un rôle crucial dans l’approche qu’ont les trois personnages de la problématique du sens, de la signification de leurs présences en ce monde.
Si Trachées mettait en scène un trio recréant un monde à côté de celui déjà existant, Les Animaux au contraire fera voyager dans le monde qui est le nôtre un autre trio, qui a choisi d’y vivre, et qui s’y déplace. En effet, ici, ce n’est plus un temps qui s’étire en de brèves séquences de durée équivalente, c’est un temps qui tressaute, qui tressaille, qui tantôt s’allonge et tantôt se contracte, c’est un temps de collisions et de chocs, où peler une orange peut prendre autant de temps que la remémoration de toute une vie.
Organisée en deux époques et un épilogue, la pièce laissera entrevoir un troisième volet, qui, après les temps du psychologique ( Trachées) et du « métaphysique » (Les Animaux), verra venir le temps du politique ( Innocence).
OLIVIER COYETTE
Les Animaux est le deuxième volet d’un triptyque portant sur la « part manquante » , c’est-à-dire sur tout ce qui empêche l’Homme d’être Humain. Ce triptyque pose la question de la violence, de la culture et de l’éducation, de la responsabilité. Le premier volet, Trachées, était dans sa forme une réflexion psychologique qui mettait en scène trois personnages animés de pulsions contradictoires (liberté/asservissement) dans un huis-clos. Ce deuxième volet, Les Animaux, tient plus du « road-movie » métaphysique, et du stationendrama, dans le sens où les personnages pérégrinent sur un chemin qui est censé les mener vers leur réalisation identitaire, et qui finalement ne les mène qu’à la mort. Le troisième volet, à venir, s’intitulera Innocence et adoptera la forme épique pour parler des illusions déçues de deux visions utopiques de la vie.
Si nous considérons cet impératif humain de chercher la justice, nous verrons que la société trouve ses réponses dans la vengeance. Et la vengeance n’est pas la justice :
notre idéologie fait de nous des animaux. Ces interrogations associent Les Animaux au concept du Tragique, qui rétablit rétablit la place de la justice dans notre pensée.
Nous tomberons dans le fascisme si la logique de l’être humain n’est pas comprise, car nous sommes amputés d’une part d’humanité : les faits divers les plus atroces viennent
chaque jour s’ajouter à la surcharge d’informations et de possibilités d’épanouissement qui nous est offerte. Qu’est-ce qui finalement nous empêche de tuer ?
Peut-être la conscience de cette part manquante, dans un théâtre où l’acteur impose au spectateur de redéfinir son humanité.
Autrefois, seuls l’intrigue et son dénouement apportaient au théâtre son rôle cathartique.
Aujourd’hui, un texte, fut-il contemporain, ne suffit plus à ce que quelque chose advienne sur scène. Il est important de considérer Les Animaux comme un matériau, comme
une somme de fragments à l’intérieur desquels la musique, la scénographie et l’usage de la vidéo et du son utilisés en direct composent les champs d’associations entre les paroles
et les corps, comme un agencement post dramatique d’éclats de sens et d’énergie.
Je souhaite confronter l’acteur à un temps présent, mais qui est à la fois disparition, absence et départ en devenir, comme s’il voulait tirer un trait sur la représentation
dramatique.
Les acteurs sont les figures de ce poème scénique, ils emprunteront un détour nécessaire à la fable, celui du jeu de rêve, de l’onirique, et sèmeront le trouble entre la réalité
concrète et celles rêvée par les personnages. Il nous importe de défendre cette utilisation fragmentaire du temps, pour sauver la vérité d’un rapport au monde, avec l’humour comme
arme principale.
La finalité de cette démarche n’est pas de créer un univers alternatif, mais d’accuser le réel, de le mieux circonscrire et de le percuter.
VALERY WARNOTTE