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Présentation

Les Amours,
de l’amour en général et du théâtre en particulier

comme ça, / une suite de rencontres / décisives pour que le vertige / change de camp
Emmanuel Hocquard

“Les amours,” est né du regroupement de deux chantiers qui nous occupent depuis deux ans.
D’un côté Paramour, de l’autre le Projet Faustus.
Sur Paramour, nous travaillons sur les traces de Stacy Doris, nous appropriant les inventions formelles de la poésie et ainsi sa capacité, renouvellée dans les textes de la poète américaine, à enclencher les chants, à engager corps et esprits dans une connivence faite d’allégories, à déranger la mémoire par le rythme et le palindrome.
le Projet Faustus est un spectacle en série qui réunit, à chaque étape, un poète, un musicien et un dispositif technique pour réécrire un épisode du mythe de Faust. De Faust, nous avons proposé une enfance en fait de prologue, et une scène de la taverne pour l’adolescence. Venait ensuite, incidemment, Marguerite.
L’un a fini par rejoindre l’autre.

“Les amours,” est un spectacle en deux parties.
La première tourne autour du “boy book”, premier livre du Paramour de Stacy Doris. La seconde est une commande d’écriture à Anne Portugal autour du personnage de Marguerite de Faust. la musique de l’ensemble sera composée par le batteur Andrew Dymond.

La poésie est l’espace des rêves faits en commun, elle doit pouvoir porter le futur -le désir, l’invention- sans être figée dans des jugements, des images mortes ou des mythes aussi autoritaires qu’illusoires. Il n’y a pas un ailleurs ou un après idéal, mais un ici et maintenant qui s’invente sur place. Le passé n’est ni un temps révolu ni une logique implacable qui accable le présent, mais une mémoire qui survit dans l’instant. Le théâtre peut être un champ d’expérimentation pour une exploration inventive et déroutante du monde. Il est le lieu où s’invente, où se renouvelle le regard (il n’est pas besoin d’aller au théâtre pour être spectateur, mais il faut peut-être aller au théâtre pour s’en rendre compte, écrivait récemment Romeo Castellucci).
Paramour cherche une connivence avec le spectateur, basé sur des codes communs - en utilisant l’amour et le désir à la fois comme “support” et comme sujet principal ; il cherche comment bouleverser le regard par l’invention formelle tout en critiquant toute forme d’autorité ou de jugement qui sous-tend n’importe quelle proposition dialectique. Faustus au contraire interroge le tragique à travers la technologie - qui induit non-maîtrise, primauté du faire sur le penser, toute forme de fascination et d’absence de distance ; le projet oppose radicalement l’individu au groupe, la pratique au discours, le silence à la dialectique, la puissance au salut.
Le dyptique formera comme une science du vertige.


Paramour

Cherchant où Dame Internet rencontrera Monsieur Jewel Box, on croise Ovide en conseiller dermato ou Michael Jackson en leader de la croisade des Enfants de 1212, dissertant sur les valeurs de la famille avec les mots de William Blake...

Stacy Doris interroge la capacité de la poésie à bouleverser les habitudes de pensée et les symboles les plus installés. Elle parvient à faire entendre, par son jeu de traduction libre des chants anciens et un humour décapant, l’invention formelle du poète et la beauté nouvelle d’un poème, et dans le même temps la fonction toujours autoritaire de l’auteur, qui avance, surtout en fait d’amour (mais ce n’est qu’un exemple...), souvent masqué. Elle trouve un équilibre entre la jouissance, ou le désir, ou la puissance d’invention que procure la forme, et la mesure qui modère la pensée critique et se défend des autoritarismes ou de toutes formes de jugements préconçus. C’est bien l’usage de la poésie qui est abordé, dans sa capacité à créer du commun, de l’échange, de l’invention en connivence entre le poète et son auditeur ; connivence dans laquelle le “juste” et “l’harmonieux” sont remplacés par la présence, le sous-entendu, l’allégorie et l’invention rythmique qui réunissent les corps et les esprits.

Livre conçu “comme un miroir de poche”, Paramour retraverse deux mille ans de poésie amoureuse sous prétexte, prévient la préface, d’imaginer ce qu’elle deviendra dans le futur. Chacun des six livres qui le composent se dédie à un pan de l’amour, de la bataille aux jeux des feintes, du désir enivrant aux conseils à suivre, du “livre des garçons” au “livre des filles”. Jusqu’à prendre une structure en miroir, à partir de la page centrale (un calendrier de l’avent pour St Valentin), et de se redéployer dans l’autre sens, faisant se répondre le palindrome au palindrome, l’épique à l’épique, l’absurde à l’absurde.


Notes du metteur en scène

Que devient l’amour dans un pays où les pharmacies sont des lieux plus aimables que les cafés, exposant les plus belles femmes et pleines de paroles compatissantes ? La poète américaine Stacy Doris esquisse des réponses , en parcourant l’histoire de la poésie amoureuse…elle adapte, traduit et mêle les prosodies et les traditions poétiques ; sa poésie oppose alors le temps joyeux et débridé de la fugue, à l’interminable durée amorphe de notre présent moderne…et voilà Michaël Jackson en leader de la croisade des enfants de 1212, Ovide en spécialiste de la nanostructure régénérante, Orphée en jogger playmate…plus loin, le premier amour de Faust, l’indulgente Marguerite, surprise à l’heure d’Internet et de Guantanamo…Façonné en miroir, comme un bijou aux mille reflets, le spectacle est ainsi en même temps 1) un démontage des formes de l’amour masculin et 2) un catalogue des codes romantiques et amoureux…Secoués de folles vagues qui passent d’un corps à l’autre, libérant des décharges électriques inédites qui pourraient aussi bien provenir du web, l’amour et la poésie se retrouvent, aimablement mêlés, par 3) un insatiable jeu sur les limites physiques et sociales et 4) une conception du monde physique dans lequel les lieux et les identités se déplacent avec une radicale absence de logique…

Éric Vautrin