Un jour, une amie bosniaque qui a vécu la guerre à Sarajevo m'a dit cette phrase extraordinaire : Tu sais, pendant la guerre, il n'y avait plus d'hôpitaux, plus d'écoles, plus de magasins, plus de services publics, plus rien. Il ne restait que le strict nécessaire, et c'était les théâtres.
C'est par ses mots peut-être que débute vraiment l'aventure Les Amantes, ses mots et la prise de conscience de l'importance et du pouvoir, non seulement social et politique, mais aussi humain, du théâtre. La parole. Perte de l'innocence et responsabilité. Dès lors, qu'est-ce que cela signifie que moi, jeune femme blanche née et élevée en temps de paix dans le milieu bourgeois d'un pays prospère, qu'est-ce que cela signifie que je prenne non seulement le droit, mais le devoir de parole ?
Un besoin de remise en question, d'éveil, de lucidité, de refus. Parler d'ici, de maintenant, de nos blessures, notre médiocrité, nos masques, nos mensonges, opérer une introspection plutôt que de pointer les malheurs de l'autre, là-bas, se rassurant par-là même comme on soulage sa conscience en faisant aumône à la sortie de l'église.
Car la terreur et le terrorisme commencent bien avant la guerre, ils ont souvent la place d'honneur dans les esprits, les relations, la famille, les actes quotidiens, et formatent chacun, insidieusement, à la logique du pire. Car la misère commence bien avant la faim, lorsque l'on croit faire exception au monde, confortablement installé sur le séant de ses certitudes.
Dénoncer "la face cachée de l'horreur" est un acte d'amour ; je ne veux pas raconter des histoires, je veux dire et montrer, remonter à la source de la violence et de la folie, faire face à notre possible monstruosité, à la mienne, avec la poésie comme arme et comme baume. Aussi, la rencontre avec le roman Les Amantes et l'envie d'en faire un spectacle ont eu lieu comme une évidence ; Non seulement pour la justesse et la finesse du questionnement d'Elfriede Jelinek sur notre monde, mais aussi pour sa façon remarquable de le proposer, avec une intelligence immense, mais sans intellectualisme aucun. Intelligence du propos, de la dérision comme "électrochoc", de la langue organique, pénétrante, et d'un sens aigu de la tragédie.
Car Les Amantes est une véritable tragédie moderne ; l'auteur n'y présente pas des personnages à proprement parler, des individus "anecdotiques" dont on peut se détacher, mais des "figures énormes" dénuées de toute psychologie, des exacerbations de passions humaines, donc nôtres, alliant les forces du banal et du symbole, comme autant de Phèdres et autres Oedipes, mais exprimés et s'exprimant dans un langage et des images contemporains.
Une évidence donc, sur le fond et dans sa forme, et un choix responsable. Les nouvelles langues ne naissent pas par hasard, elles sont le reflet de notre temps ; il nous appartient à nous, jeunes artisans de la parole, témoins, acteurs et choeur de notre société, de nous en emparer et de les diffuser.
Virginie Strub