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L'adaptation

Il est essentiel de distinguer le fait que Les Amantes est un roman et non un texte de théâtre, ce qui implique que le langage de la représentation n’est pas une fin en soi, mais un outil de traduction d’un langage de la narration.

Les Amantes est un récit dont les mots sont pensés autant pour être lus que pour être dits, car ils sont emprunts d’une oralité propice à la scène. Car la langue d'Elfride Jelinek est une "langue totale" dont le fond et l'expression se confondent en un même enjeu : la parole, avec sa forme, son pouvoir, les effets et sensations de ses rythmes et musiques, ses différentes couches et leurs interactions selon que cette parole est pensée à haute voix, description, chose dite ou chose racontée ; sur scène, elle prend possession du comédien qui en devient le véhicule, l’instrument.

L’adaptation de ce roman n'a donc pas constitué en une réécriture à partir d’une trame narrative, mais au réaménagement de l’écriture et à la création de scènes et de répliques tout en conservant inaltérés le langage musical de l’auteur et les différents modes d’expression de sa pensée. D'autre part, reconnaissant l'influence sensible du compositeur Franz Schubert dans la langue poétique d'Elfriede Jelinek, j'ai recomposé le texte en quatre actes selon une logique et une rythmique empruntées aux quatre mouvements du quatuor La jeune fille et la Mort, quatuor dont certains thèmes et passages sont aussi la musique du spectacle.

J’ai choisi de diviser le texte pour cinq protagonistes : une narratrice qui tient le rôle ambigu de théoricienne et de metteur en scène du contexte de l’action et de ce qui s’y dit, et quatre assistants narrateurs qui en même temps endossent les peaux des personnages de la fable (les deux femmes en quête d’amour et les deux hommes sur lesquels elles ont jeté leur dévolu) et sont les critiques des personnages qu’ils interprètent.

Aussi, la parole se construit, s'articule et circule sans cesse sur trois niveaux:

Un niveau "narratif" aux allures didactiques, à l’image du commentaire d’un documentaire animalier par exemple ; un niveau "incarné", celui du dialogue à la première personne entre les personnages ; un niveau "distancié", qui est l’évocation ou l’examen de l’action et de la pensée des personnages, par les personnages parlant d’eux-mêmes à la troisième personne. Ce procédé d'écriture théâtrale sur plusieurs niveaux de parole est le prolongement du procédé d'écriture romanesque d'Elfriede Jelinek ; une "couche" de langage supplémentaire qui permet de "mettre en trois dimensions" les jeux de langue par lesquels l'auteur construit et transmet son propos.

Virginie Strub