Voix surgies d’outre-tombe, comme un chœur de revenants. Surgis d’où ? De quelle mort encore ressuscités à seule fin de rejoue du jeu toujours joué sur la scène même de notre
nuit ? De nos nuits aussi : ces espaces intimes de nos peurs et nos rêves, ces lieux extimes des cauchemars de notre temps. De l’histoire de notre siècle
agonisant.
Figures aussi vues et entrevues dans les épaisses ténèbres de notre mémoire : mythologie recomposée dans l’inachèvement de l’homme ou dans sa fragilité. Dans l’infinité de sa
douleur et dans l’immensité du mal. Figures s’incarnant, oh tout juste, dans ce théâtre de la réminiscence : à la lisière seulement, dans cet entre-deux de la vie et de la
mort. Soit les ombres portées des spectres, drôles parfois comme les balbutiements tragiques de l’histoire, qui reviennent nous hanter, nous encore les vivants.
P.K.
Je reviens ici sur le lieu qui fonde également d’autres de mes pièces (De quelques choses vues la nuit, Les tristes champs d’asphodèles, Thrène) : la ville nocturne d’un monde catastrophé. Comme l’indique le titre, il s’agit d’une tentative de lecture des catastrophes de notre monde après Auschwitz, d’un état des lieux d’un univers en pleine déréliction. Le titre renvoie également aux « Lamentations de Jérémie » qui donnent une longue plainte sur Jérusalem détruite, et en ce sens le texte mêle plusieurs niveaux de lecture, à la fois mythique, historique et contemporain. Le titre donne aussi la structure calquée sur l’alphabétisme hébreu, soit vingt-deux séquences correspondant aux vingt-deux lettres de l’alphabet, mais il va de soi que cette structure est subvertie et pas forcément visible. Une autre constellation dégagée par le titre me semble le thème du mur ou des murs : ruines, ghettos, mur des lamentations, rideaux de fer, soit donc le thème de la division, de l’exclusion, de la séparation.
Ces quelques pistes « thématiques » appuient le travail déjà entrepris dans « Thrène » sur le chœur : quel corps constitué peut encore parler d’une voix en notre
siècle, ce chœur peut-il se maintenir ou n’est-il pas condamné à éclater, quelle langue convient à cette voix qui dit la cité d’aujourd’hui, en même temps que son
impossibilité.
Ce chœur, à la fois commentaire et action, joue le jeu de la cohésion et de la dislocation, se brise pour tenter sans cesse de se reformer en une unité de langue. La dislocation
du chœur entraîne l’apparition de figures « écervelées », types d’humanité brisée à la langue appauvrie, des aphasiques ou logorrhéiques qui ressassent la misère et la peur
d’être au monde. Ce sont des monomaniaques qui surgissent au bord de l’abîme, à la lisière de la vie et de la mort, pour témoigner de leur destin et de leur détresse.
Un autre point important qui poursuit ma recherche abordée dans d’autres pièces, c’est le travail sur la langue : il s’agit de trouver des formes minimales fortes et des
langues différentes qui reflètent notre monde en pleine déréliction. La langue est ainsi brisée, cassée, réduite, soit par l’impossibilité de dire véritablement, soit dans la peur
de l’autre, soit encore dans la jubilation du dire. Ce qui produit souvent des personnages drôles et risibles, pitoyables et comiques dans leur langue répétitive jusqu’à l’effroi.
Et des formes légères et graves pour dire la catastrophe de notre monde.
P.K.