Et si la guerre de Troie était en train d'avoir lieu, une fois encore?
Et si le siège était déjà entamé?
Partout en effet dans le monde, le cheval de bois du néolibéralisme s'introduit dans les cités, tiré par des prophètes aux voix claires.
Les flèches rebondissent sur sa carcasse creuse. Des troupes dociles se déversent de son ventre ouvert pour imposer insensiblement un mode de pensée uniforme.
Et si les écrans des télévisions étaient les aèdes modernes de cette mise à sac?
Mais aujourd'hui, l'épopée homérique est devenue farce.
Une farce tragique et mondialiste.
La plus belle femme du monde a le sourire ravageur de la Bourse. Tandis que les
Dieux eux-mêmes ont abandonné la place, les Héros aux casques étincelants se sont faits agents de change. L'assaut est à la corbeille.
Le divin Ulysse garde ses mots ailés pour la spéculation. Les assiégés ne savent plus avec quelle arme résister tant les murs de leurs citadelles semblent de carton-pâte.
Avec, tissées en toile de fond, une interrogation sur les limites de nos capacités de résistance et sur l’utilisation de l’image, Le Rêve d'Alvaro, c'est un peu cette
Iliade moderne, racontée sur le grand théâtre du monde.
Le Rêve d’Alvaro, c’est une profusion baroque, grotesque et sanglante, pour raconter la farce tragique du monde d’aujourd’hui, à travers une variation autour de l’Iliade...
On y rencontrera ainsi trois Saintes capricieuses, affrontant la pluie et l'orage dans la boue des forêts andines pour se disputer la gloriole de donner leur nom à l'immense cathédrale inaugurée en banlieue de Brashtown, et tâchant d'influencer sournoisement le jugement d'un candide paysan des hauts plateaux auquel elles doivent s'en remettre.
On les accompagnera jusqu'à Yunguyungo, dans la cabane d'Alvaro Boboso, jeune homme naïf mais obstiné, capable avec son compagnon de toujours, le lama Libertad, de descendre de la montagne pour aller quérir à l'autre bout du pays, en plein coeur de son île pour milliardaires, la plus belle femme du monde que Madeleine lui a promise.
On admirera avec lui cette femme, Elleen Witharm, au passé douteux, qui n'hésitera pas à quitter son mari pour suivre dans la montagne le jeune admirateur et son lama.
On entendra gronder la colère dudit mari, John Scentless, qui a autrefois acheté sa femme fort cher et qui mettra en oeuvre toute sa puissance pour se venger et lancer une
véritable chasse à l'homme.
On suivra aussi ses collaborateurs - Jack Shower, son chargé d'affaire que la vue d'Elleen a transformé à jamais, et Philip Siward, le chef de la police secrète auquel sa femme nymphomane et désespérée ne pardonne pas la mort de leur fille.
On verra comment une troupe de guérilleros encagoulés mais en manque de tabac, menés par un chef rompu aux stratégies de la communication, recueilleront les tourtereaux, trouvant ainsi l'opportunité de faire connaître leur lutte au monde entier et provoquant par la même occasion un conflit aux répercussions planétaires dans la jungle assiégée.
On croisera alors des journalistes et des caméras de télévision, mais aussi des prostituées envieuses, une mère maquerelle torturée par un secret, deux ange gardiens perplexes, deux braves soldats tirés du fin fond de leur Ouest natal pour aller faire la guerre dans les Andes, une fiancée malheureuse qui finira alcoolique, une mère résignée mais convertie aux principes de la Révolution, et une soeur jalouse rêvant de vivre dans la capitale...
On verra enfin comment les puissants de ce monde, en retournant à leur avantage l'arme de l'image et de la communication, pourront mettre un terme sanglant à l'intrigue : car force restera naturellement à la loi… du marché.
En multipliant les personnages - comme autant de figures contemporaines emblématiques, et les lieux - dans le foisonnement d’une géographie archétypale, l’épopée baroque que propose Le Rêve d’Alvaro convoque en quelque sorte une imagerie du monde d’aujourd’hui.
Au-delà de la caricature, ce jeu sur l’imagerie, volontairement poussé à la profusion, permet une théâtralité de la distance et de la critique, par rapport au monde et à l’image elle-même.
Six comédiennes se partagent la trentaine de rôles, dans un jeu en mouvement, qui ne se soucie pas d’autre illusion que de celle du théâtre, et qui permet d’éviter une trop grande psychologisation. Tout en contournant l’écueil de la caricature, il s’agit de chercher un juste silhouettage, qui propose de « montrer » le personnage, et qui laissera effleurer l’émotion. Le travail d’acteur suppose ainsi un traitement décalé et une approche aussi bien corporelle que spatiale ( dessiner la « silhouette » dans l’espace) des personnages.
La scénographie se veut polymorphe, davantage machine à jouer que décor, et moteur de ce travail sur un espace épuré et en mouvement. Elle propose ainsi de suggérer plutôt que de montrer, et permet un travail sur les niveaux (la terre et le ciel, ceux d’en haut et ceux d’en bas…), sur le mouvement des apparitions et des disparitions, sur la dynamique des lumières, qui mettra en relief l’ imagerie, géographique et psychologique, évoquée par le texte.