Monologue pour un acteur.
Depuis quelque temps, chaque mardi, Marie-Pierre s'occupe de son père. Elle passe la journée avec lui. Elle lui fait son ménage, son repassage. Ils causent un peu, de tout, de
rien. D'aujourd'hui et puis d'hier. D'avant. De Chantal, la mère, qui désormais n'est plus. De Jean-Pierre aussi. Ils causent et puis ils sortent. Ils font la promenade
habituelle. La rue droite, la place de la Mairie et puis le chemin le long du canal.
Mais surtout, le mardi, Marie-Pierre et son père, ils vont à Monoprix. Ils prennent des choses pour la semaine. De quoi nourrir le père jusqu'au mardi suivant.
Ils vont l'un et l'autre dans les rayons. Marie-Pierre porte les courses dans le panier plastique de chez Monoprix. Ils ont leurs petites habitudes. Puis ils font la queue et
passent à la caisse.
On les connaît ici. On les regarde.
On regarde Marie-Pierre surtout. Elle est belle, Marie-Pierre. Elle est grande. On ne voit qu'elle. Tous les yeux sont tournés vers elle quand elle fait les courses avec son
père, le mardi matin, chez Monoprix.
Avant, il y a de ça du temps, Marie-Pierre, son nom c'était Jean-Pierre.
Emmanuel Darley
Créée en 1985 par Jean-Marc Bourg, refondée en 1998, Labyrinthes est une compagnie théâtrale dont le travail est consacré à la découverte et à la diffusion des écritures
contemporaines. Cette démarche fait alterner travaux de recherche et travaux de création dans une étroite collaboration avec les écrivains.
De la résidence d’écriture à la création de spectacles, en passant par les lectures, les chantiers ou laboratoires d’écriture, les rencontres littéraires et comités de lectures,
les expériences se sont multipliées, des liens se sont crées entre la compagnie et les écrivains, entre ces écrivains eux-mêmes.
Emmanuel Darley et Mickaël Glück sont auteurs associés à la compagnie.
Labyrinthes a été accueillie en résidence au Théâtre des Treize Vents, CDN de Montpellier, de 1999 à 2002.
Labyrinthes est conventionnée par le Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Languedoc-Roussillon, soutenue par le Conseil Régional Languedoc-Roussillon, le Conseil Général de l’Hérault, la Ville de Montpellier.
En 2006-2007, la compagnie crée Ici de Pauline Sales et David Lescot, Le mardi à Monoprix d’Emmanuel Darley et reprend en tournée, Une phrase pour ma mère de Christian Prigent. La compagnie Labyrinthes cesse ses activités fin juin 2007.
On fait du théâtre. On fonde une compagnie. On monte des spectacles.
(…)
Mais qu’appelle-t-on travail artistique ? A peu de chose près, le travail de la mise en scène, du metteur en scène, dont le reste découle, jeu de l’acteur, scénographie...
Quelqu’un (le metteur en scène) réalise un spectacle et le signe, et c’est cette signature que l’on apprécie, que l’on récompense. On va voir le spectacle de. On consacre le
nom. On fait du metteur en scène un auteur.
Il y a maldonne.
Le metteur en scène n’est pas l’auteur du spectacle.
La mise en scène n’est pas une création.
Dire cela, ce n’est pas revenir au débat sur la place et l’importance respectives de l’écrivain et du metteur en scène. C’est tenter de décrire le principe même du travail du
metteur en scène, celui qui en tout cas est en oeuvre dans les spectacles et, plus largement, la démarche de Labyrinthes.
La mise en scène n’est pas un excès, un ajout, quelque chose qui vient par dessus, recouvrir le texte. Elle est par nature un défaut, un retrait, quelque chose qui vient d’en
dessous, découvrir le texte ; soustraire l’encombrant, l’inutile. Tenter dans son appréhension des mots et du sens, de ne pas faire écran. Disparaître. Laisser la
place.
Cela ne se signe pas, du moins pas plus que n’importe quel travail d’écoute, d’observation, de compréhension. Scruter n’est pas créer.
Ce travail de transmission n’est pas un travail de modestie. Mais d’exigence.
Ce qui s’apprécie dans une mise en scène (et mise en scène, par la simplicité des trois mots qui le composent, est un mot juste) ce n’est pas le brio ni l’intelligence de celui
qui paraît-il tire les ficelles du spectacle, c’est sa capacité à ne pas venir s’imposer entre l’oeuvre et le spectateur, c’est la qualité d’écoute qu’il parvient à mettre en
oeuvre. La qualité du regard. Ou bien encore, juste ça : la coexistence du texte et du plateau. Réinventer à chaque spectacle le rapport du spectateur au texte.
Travail de lecture, comme on fait pour l’enfant qui ne sait pas lire, ou ne veut pas. Une voix entre une page et une oreille, et qui devient ce qu’elle raconte, qui repousse le
sommeil.
C’est cela qui est à l’origine et à la fin des activités de Labyrinthes, sous toutes leurs formes.
Et donc l’écriture, fil d’Ariane. (…)
Jean-Marc Bourg