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Présentation

L’histoire

« Vienne 1938 : les nazis ont envahi l’Autriche et persécutent les juifs. Par optimisme, Sigmund Freud ne veut pas encore partir ; mais en ce soir d’Avril, la Gestapo emmène Anna, sa fille, pour l’interroger. Freud, désespéré, reçoit alors une étrange visite. Un homme en frac, dandy léger, cynique, entre par la fenêtre et tient d’incroyables discours...

Qui est-il ? Un fou ? Un magicien ? Un rêve de Freud ? Une projection de son inconscient ? Ou bien est-il vraiment celui qu’il prétend être : Dieu lui-même ?

Comme Freud, chacun décidera, en cette nuit folle et grave, qui est le visiteur... ? »

Eric Emmanuel SCHMITT


Le contexte

L’Anschluss est réalisé et les nazis se déchaînent dans Vienne comme dans toute l’Autriche. A ce sujet, il est intéressant de noter que beaucoup d’historiens prétendent que l’on a trouvé plus de nazis et d’antisémites en Autriche, proportionnellement à la taille de la population, qu’en Allemagne elle-même. Le sort des Juifs y a donc été particulièrement dur.
Quant à Freud, il est tout à fait exact qu’il a bénéficié de nombreuses interventions de la part de la communauté internationale et même de l’Italie. Il quittera donc l’Autriche libre, ainsi que toute sa famille et s’installera à Londres. Il y mourra d’un cancer de la gorge en 1939 après avoir fini son dernier livre Moïse ou le monothéisme.


Quelques thèmes récurrents :

Une pièce sur l’amour ?

Le personnage de Freud tel qu’il apparaît chez Schmitt se révèle un être d’amour. Désespéré par l’arrestation de sa fille qui l’avait supplié de quitter ensemble l’Autriche, Freud cultive aussi un amour pour l’Homme en général : il prend la forme d’un amour pour son pays, pour Vienne, et d’une solidarité et d’une sympathie envers le peuple juif qu’il refuse d’abandonner. Schmitt peint un Freud animé par l’amour de son prochain pour ses bons côtés comme pour ses plus sombres. On retrouve cette force vive à travers le métier qu’il a choisi et le projet de vie qu’il tente de suivre : « C’est l’homme qui a charge de l’homme. Je vous soignerai [...] J’ai passé toute ma vie [...] à soigner, à me battre pour les hommes contre les hommes. »
L’amour du prochain fait sens, dans un monde où la foi en l’homme est mise à mal.
« Sans amour il n’y a que solitude. Si je n’aimais pas Anna, Martha, mes fils, auraisje pu continuer à vivre ? »

Une pièce sur Dieu ?

Cette barbarie conçue par l’Homme contre l’Homme, dont l’histoire a été le témoin douloureux, interroge irrémédiablement la foi en un Dieu bon et protecteur et la possible perte de foi dans l’homme.
Le médecin et Dieu, on le sait, ne font pas bon ménage : l’un opposant le culte de la raison aux mystères impénétrables du second.
Freud et le mystérieux Visiteur vont donc ouvrir ce débat dans le climat particulièrement difficile des années 1930 : « Ce serait un drôle de Dieu, un dieu cruel, un dieu sournois, un criminel, l’auteur du mal des hommes… Au fond, s’il y avait un dieu, ce ne pourrait être que le Diable ».
Au-delà de cette apparente absurdité de l’existence de Dieu, le mystérieux Visiteur va soulever la question de l’homme et de sa liberté, celle de faire le Bien comme le Mal. Cette question, d’une actualité incontestable, amène à repenser la notion de foi : la foi ne doit-elle pas « se nourrir de foi et non preuves » ?


Le Visiteur - Commentaires de l'auteur (www.eric-emmanuel-schmitt.com)

Lorsque que j'eus achevé Le Visiteur, j'en fis -c'est mon habitude- la lecture à mes proches. Deux me dirent que c'était magnifique, le troisième que ça ne l'intéressait absolument pas. Naturellement, ce fut celui-là que j'écoutai et j'enterrai mon texte dans la tombe d'un tiroir sans même une fleur séchée dessus. Plusieurs mois plus tard, l'insistance des deux amis, la curiosité d'un metteur en scène, l'enthousiasme d'un producteur finirent par faire arriver Le Visiteur sur scène.

Il se répéta en août 93, à la place d'une autre pièce, en hâte et par hasard, car le producteur François Chantenay devait à tout prix monter quelque chose dans cette salle qu'il avait louée. Toute l'équipe y croyait ; Gérard Vergez dirigeant avec passion des interprètes exigeants et rares, Maurice Garrel, Thierry Fortineau, Josiane Stoléru, qui, à chaque pause, me réaffirmaient leur adhésion profonde à ce texte, et leur foi en son retentissement. Je me taisais, en apparence par modestie, en réalité par prudence lâche : j'étais persuadé qu'ils se trompaient tous, que la pièce chuterait, et que dans deux mois, ils changeraient de trottoir pour éviter de me saluer.

L'ouverture du Visiteur, le 21 septembre 1993, me donna d'abord raison. Il n'y avait que deux spectateurs payants, mes parents, qui avaient tenu à acheter leurs billets.L'attachée de presse n'avait pu obtenir le moindre papier à l'avance et n'arrivait pas non plus à faire venir les critiques, ceux-ci voulant d'abord "couvrir" les spectacles les plus attendus. Il n'y avait plus qu'une solution : inviter. On remplit, d'abord difficilement, puis plus aisément, la salle de spectateurs gratuits.

Des propos excellents commencèrent à courir de bouches à oreilles. La profession théâtrale s'emballa pour ce spectacle. Alertée par la rumeur montante, la presse vint enfin et multiplia les superbes critiques. Enfin les media déboulèrent et m'invitèrent aux meilleures émissions. Au bout de deux mois, le théâtre était comble tous les soirs, nous étions "le" spectacle qu'il fallait voir, on me proclamait découverte de l'année, et trois Molière me couronnèrent. Le succès dure, à travers des théâtres, des productions, des interprètes différents ; le livre détient le record de diffusion du théâtre contemporain (+ de 40000 exemplaires) ; et l'aventure, dit-on, ne fait que commencer.

J'en fus le premier surpris. Et je le demeure encore, quoique j'ai fini par rejoindre le groupe de ceux qui adorent Le Visiteur. J'avais écrit ce texte dans une grande solitude, selon une nécessité intérieure, je le croyais si intime, si privé, si personnel, que je ne le croyais pas capable d'être apprécié par d'autres que par des amis complaisants. Comment croire en Dieu aujourd'hui ? Comment croire encore en Dieu dans un monde où l'horreur le dispute à l'abominable, où la bombe extermine, où sévit comme jamais la discrimination raciale, où l'on invente des camps de rééducation ou d'extermination ? Bref, comment croire en Dieu à l'issue de ce XXe siècle si meurtrier, si méthodiquement meurtrier ? Comment croire en Dieu face au mal ? Ce problème porte un nom en philosophie : la théodicée (le procès de Dieu). Nous le faisons tous les jours, devant un enfant qui souffre, devant un grand amour qui nous est enlevé par une maladie, devant le fanatisme de ceux qui tuent au nom de leur Dieu, devant notre écran de télévision qui nous apporte les cris et les souffrances du monde.

Un soir, je me mis à sangloter en écoutant le journal télévisé : les nouvelles n'étaient pas pires que celles d'un autre jour, c'était la soupe ordinaire du crime et de l'injustice mais ce soir là, je ne me contentai pas de comprendre et d'enregistrer les informations, jeles sentais. Dans ma chair je saignais à l'unisson du monde ; les violences résonnaient en moi comme un tympan. J'étais déprimé d'être un homme. Je me dis : "Comme Dieu doit être découragé en regardant le journal de 20 heures !". J'avais même de la compassion pour ce Dieu dont l'existence m'est incertaine. Je songeai encore : "Si Dieu a une dépression que peut-il faire ? Quel recours ? Qui peut-il aller voir ?".Immédiatement l'image fondit sur moi : Dieu sur le divan de Freud. Puis la contre image : Freud sur le divan de Dieu. L'excitation intellectuelle sécha rapidement mes larmes, je me mis à jubiler. Dieu et Freud doivent avoir énormément de choses à se dire puisqu'ils ne sont d'accord sur rien... Et ce dialogue n'est pas facile puisque aucun des deux ne croit en l'autre... L'idée fit son nid en moi, m'habita plusieurs années avant que je m'en délivre en écrivant la pièce.

Le succès fut une leçon d'humilité. Ce que j'avais cru, présomptueusement, n'intéresser que moi, intéressait une multitude. En allant au coeur de moi-même, ce n'était pas moi-même que je découvrais, mais l'humain, l'humain universel. La sincérité est un humanisme. Douter, changer d'avis, passer de l'espoir au désespoir, ne pas savoir, ce n'est pas être faible, c'estêtre un homme. J'ai appris que chacun se retrouve dans les méandres du Visiteur ; les Juifs y voient une méditation hassidique, les chrétiens une pièce pascalienne sur le Dieu caché, les athées y reconnaissent le cri de leur détresse. Cela signifie aussi que chacun y écoute des positions qui ne sont pas les siennes. Qui que l'on soit, en écoutant la pièce, on fait l'épreuve de l'autre. Et cela surtout m'importe.

Qui est le visiteur ? Dieu ou un fou ? Un songe de Freud ? La pièce n'est- elle que la méditation intérieure d'un vieil homme ? Chacun le décidera avec sa liberté. Ma réponse n'a pas plus de valeur que celle d'un autre. On la détectera néanmoins dans le texte si l'on est très attentif. La pièce prépare le terrain de la croyance et s'arrête au seuil. Franchir ce seuil relève de la foi, donc de la liberté. Et cela n'est donc pas partageable.

Si je faisais autre chose qu'indiquer le seuil, Le Visiteur cesserait d'être une pièce philosophique, deviendrait une pièce à thèse -ce que j'exècre- et faillirait à sa vocation de donner à penser en même temps qu'à sentir. Quant à l'ami qui m'avait déconseillé de publier cette pièce qui ne l'intéressait pas, il est toujours là, auprès de moi, encore plus près ; nous avons parlé parfois, en riant, de cette mort qu'il avait souhaité au Visiteur ; il ne se dément pas, mais je sais, par d'autres, qu'il en sait désormais toutes les grandes tirades par coeur.

Eric Emmanuel Schmitt, Grenade, Espagne, le 16 janvier 2000

 
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