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Propos de l'auteur

Si on me demande comment j’ai écrit Le Square, je crois bien que c’est en écoutant se taire les gens dans les squares de Paris. Elle, elle se trouve là tous les après-midi, seule la plupart du temps, vacante, en fonction précisément. Lui, se trouve également là, seul, lui aussi la plupart du temps dans l’hébétude apparente d’un pur repos. Elle, elle surveille les enfants d’une autre. Lui est à peine un voyageur de commerce qui vend sur les marchés de ces petits objets qu’on oublie si souvent d’acheter. Ils sont tous les deux à regarder se faire et se défaire le temps.

Marguerite Duras.
In L’Express, le 14 septembre 1956.

Une fin d’après-midi, un square. Parmi les bruits des jeux d’enfants, deux inconnus engagent un semblant de conversation. Le temps, l’ordinaire domestique, les bonnes résolutions et les mauvaises habitudes ponctuent leur entretien. Sur le banc s’immiscent pourtant les enjeux essentiels d’un rendez-vous. Dans la lumière finissante, l’homme et la femme construisent mot à mot leur rencontre, et vivent l’intensité d’un rare moment d’existence. Lui, représentant de commerce, âgé, promène sa valise de ville en ville. «Je n’avais de disposition particulière pour aucun métier, ni pour une existence quelconque», dit-il. Elle, vingt ans, employée de maison, attend de se marier pour changer de situation. «Rien n’est commencé pour moi, à part que je suis en vie» dit-elle. Cinq ans après Le Barrage contre le Pacifique, cinq ans avant Hiroshima mon amour, Marguerite Duras compose en 1955 les trois tableaux de ce récit dialogué, dressant le portrait de deux immobilités contraires, de deux postures face à la vie, à l’espoir, à la solitude, à la mort et au bonheur. Deux êtres se rencontrent, dont la conversation constitue soudain l’existence même.
Marguerite Duras rencontre Didier Bezace au début des années quatre-vingt-dix, alors qu’il vient de mettre en scène Marguerite et Le Président, d’après ses entretiens avec François Mitterrand. Émue par le spectacle, enthousiasmée par le travail du metteur en scène, elle lui propose de monter l’un de ses textes. La préférence de Didier Bezace va au Square depuis toujours. Le projet devra patienter dix ans pour se réaliser. «Les textes que j’ai mis en scène jusqu’à ce jour ont quasiment tous pour point commun de confronter les «petits» face à «L’Histoire», explique-t-il. Le Square aborde les grandes questions que les «naïfs» posent face au monde, devant ce qui les écrase ou devant ce qui les fait vivre».
Didier Bezace dirige aujourd’hui Hervé Pierre et Clotilde Mollet dans une «œuvre de résistance à la médiocrité des conversations contemporaines.»