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Entretien avec Françoise Courvoisier

Propos recueillis par Frank Fredenrich - Scènes Magazine, décembre 2008

Françoise Courvoisier, vous appartenez à une famille de musiciens. Est-ce à l’origine de l’envie d’écrire cette pièce dont le personnage principal est un pianiste ?

Sans doute. J’ai entendu de la musique classique toute mon enfance. Des suites de Bach pour violoncelle aux quatuors de Schubert… La musique est ancrée en moi, même si je ne pratique plus le piano, que j’avais étudié pendant de nombreuses années. La musique, c’est audelà des mots. C’est d’ailleurs en cela qu’elle dépasse la littérature. Cette pièce, qui baigne dans le chant lyrique et la variété, est aussi l’occasion de me pencher sur le travail de la voix, que je trouve passionnant. On dit que les yeux sont le miroir de l’âme, je trouve que c’est plutôt la voix. Notre voix ne sait pas tricher. Elle révèle à notre insu les émotions que nous taisons.

Y a-t-il une recherche de musicalité dans votre écriture ?

Je ne recherche pas de musicalité dans l’écriture, parce que le texte est musique de toute manière. Quand un texte dramatique est trop « écrit », il n’y a plus de place pour l’acteur. Pour sa musique à lui. Ce qui donne la musique, c’est d’où il vient, ce qu’il a en tête, pourquoi il parle, dans quel état il est... C’est cela que nous cherchons tout au long des répétitions et qui constitue, petit à petit, la « partition », à laquelle les comédiens pourront se référer pendant les représentations. Paradoxalement, plus la partition est précise, plus le comédien se sent libre.

Qui sont les personnages ?

Un jeune pianiste qui gagne sa vie en faisant répéter des chanteurs ; Charlie, un travesti qui chante Françoise Hardy avec la voix de Paolo Conte ; Marie, soprano lyrique en début de carrière qui tombe amoureuse tous les deux jours ; ou encore Eva, sa mère, prestigieuse cantatrice qui couve son fils jusqu’à l’étouffer… Tous ces personnages sont à un tournant de leur vie, « en crise » pourrait-on dire. Mais c’est l’humour qui l’emporte sur la difficulté d’exister.

Ce pianiste passe à côté d’une grande carrière, cet aspect « illusions perdues » donne-t-il le ton à la pièce ?

C’est un des éléments qui nourrit la force tragi-comique de la pièce. Souvent les artistes ont peur de ne pas être reconnus à leur juste valeur. Ce qui est bien sûr une préoccupation assez dérisoire mais terriblement humaine. J’ai entendu par exemple que Patrice Chéreau, tout grand homme de théâtre qu’il est, aurait préféré faire une grande carrière dans le cinéma ! Le problème de ce pianiste est aussi qu’il se fait « dévorer » par les autres. Il devient malgré lui le confident des chanteurs qu’il accompagne et peine à préserver son propre espace de création. De plus, son ego est malmené par les femmes, en particulier par sa mère qui est bien trop occupée d’elle-même pour être attentive à son fils. Alors il se défoule en cherchant sur son clavier des sonorités étranges, composant des morceaux magnifiques que personne n’écoute...

Le Tarot semble jouer un rôle essentiel dans la pièce…

Les vingt-deux arcanes du Tarot donnent en effet le cadre, influencent le rythme et la couleur des différentes séquences. Cette règle du jeu me permet un découpage assez subtil, s’imprégnant des élans suggérés par les arcanes tout en préservant une part de mystère, d’inexpliqué. Les cartes éclairent en particulier le parcours du jeune pianiste ; elles nous permettent de suivre les méandres de son psychisme : ses désirs, ses déceptions, ses joies. Je nourris des affinités avec le Tarot depuis une vingtaine d’années et j’avais très envie de l’introduire dans mon travail théâtral.

Les comédiens sont-ils également musiciens ?

Daniele Pintaudi qui interprète le rôle du jeune pianiste est un « vrai musicien ». En revanche, les deux comédiennes belges qui joueront Marie et Eva, Magali Pinglaut et Patricia Ide, pratiquent le chant en amateur seulement. Mais je pense qu’elles feront parfaitement illusion, d’autant plus que nous ne sommes pas à l’opéra mais bien au théâtre. Quant à Charlie, interprété par le comédien genevois Antony Mettler, il n’est pas sensé être un chanteur hors pair… Il travaille le jour dans une banque et chante le soir dans une boîte gay, pour le plaisir.

Comment assumer le rôle de metteure en scène, auteure et… directrice ?

Écrire pour les acteurs, je le faisais beaucoup avant d’être directrice, justement. Je ne l’ai plus fait depuis que je suis au Poche et cela me manquait. Ce ne sont pas des activités contradictoires, au contraire, elles se complètent, se nourrissent les unes les autres. C’est ma cinquième expérience en tant qu’auteure et metteur en scène. Ce sont des souvenirs très heureux, comme un retour à l’enfance, à ce qui est essentiel dans l’élan de création, le plaisir du jeu… Et au moment des répétitions, j’oublie assez vite que je suis l’auteure du texte. Les comédiens aussi d’ailleurs.

À l’évidence il s’agit d’une comédie, mais comment la définir plus précisément ? Satire ? Comédie douce-amère ? Comédie de moeurs ?

J’aimerais, et je pense que c’est vraiment le cas, avoir écrit quelque chose de léger au meilleur sens du terme. Les dialogues fusent, ne plombent pas, même si sous l’apparente légèreté, il y a bien sûr du grinçant et surtout, j’y tiens, de l’intensité et de la profondeur. Lors des répétitions préliminaires au mois de juillet dernier, j’ai pu constater que les comédiens prenaient beaucoup de plaisir à se mettre en bouche les répliques. Le fait d’avoir été comédienne m’aide probablement à trouver les mots justes, les bonnes sonorités, celles qui sont loin de la belle littérature mais qui convoquent la vie sur scène.