Quel est ton parcours d’auteur de théâtre ?
Le premier travail est parti d’un monologue que j’avais écrit. Il s’appelait Travaux d’agrandissement de la fosse. (…) Je suis revenu à l’écriture quelques années après en
délaissant le monologue au profit d’histoires plus complexes avec trois, quatre, même dix personnages. J’ai réorganisé ma façon de travailler en la structurant avec une équipe.
Mais ce qui demeure inchangé c’est l’envie d’incarner un texte que j’écris. Mon rapport à l’écriture est directement lié à cette donnée concrète. Je pense qu’il y a une vraie
continuité entre Travaux d’agrandissement de la fosse, Ma Maison et Le Rachat même si chaque histoire peut se lire et se voir de manière autonome. Au fond ce
n’est pas une trilogie mais une histoire sans fin…
Le Rachat, par exemple, a sa logique particulière : l’histoire d’un couple qui rachète une maison et dont les rapports vont se trouver modifiés au contact de
celle-ci. Ils débarquent là au bord de mer. Cette maison suinte, semble douée d’une vie propre, comme s’il y avait des présences. Mais il ne s’agit pas de tomber dans une
quelconque mystique…
Pourtant il y a une dimension surnaturelle…
Elle est présente, mais parfois la réalité peut sembler complètement surnaturelle ! Un certain nombre d’événements peuvent se lire comme ça, mais aussi plus simplement, plus
concrètement. Dans Le Rachat, l’homme est au chômage et il travaillait avant dans un laboratoire de physique quantique ; une science qui émet des hypothèses
incroyables comme le dédoublement de la matière (…).
En fait, c’est un jeu que je propose : nous créons des images troubles, un univers et on invite les gens à y entrer. Il faut qu’ils se sentent libre - comme moi en écrivant -
d’imaginer ce qu’ils veulent à partir d’éléments simples, voire terre-à-terre, qui leur sont racontés.
Que cherches-tu à traiter, à dire avec tes pièces ?
Je traite d’un état de délabrement des rapports humains, d’une tension. Mais ce que je cherche, c’est à supprimer les préjugés, à les casser. Je parle d’une certaine violence des
rapports humains. De gens qui ne se comprennent pas , qui ne savent pas dire ce qu’ils pensent et veulent.
Chez mes personnages, le corps précède la parole (comme chez l’acteur !). Quant on n’arrive pas à comprendre ce qui nous arrive, le silence s’installe. Comment le
dépasser ? Comment sortir du trou ?…Je veux dire ça, la pudeur à dire ce qui nous travaille, la pudeur et une impossibilité. Peut-être ce qui se passe en nous ne peut
pas être dit, comme si l’énoncer risquait de le transformer. Les personnages essayent de nommer ce qui ne peut pas l’être, évidemment ça ne marche pas et ça crée de la tension,
une violence bien plus profonde et fondamentale que la simple dispute dans un couple. Je questionne en creux la normalité des échanges humains.
Mon écriture travaille ainsi de décalage en décalage, par des sortes de glissement de terrain, pour tenter de révéler les causes profondes, les motivations de chacun dans ce qu’il
fait et dit.(…)
C’est l’image d’Ibsen et de ces pelures d’oignon qu’on retire jusqu’au vide. Forcément, ça prend pas mal de temps et ça fait du mal. Finalement mes personnages fonctionnent comme
ceux de mes écrivains de chevet : Faulkner, Synge, Borgès aussi, avec le surnaturel qui vient s’immiscer dans le fil d’une narration d’aspect banal.
Comment caractériserais-tu cette langue ?
Très liée à mon expérience d’acteur et à la recherche de ce qu’on pourrait appeler « l’état de grâce » de l’acteur : cette chose qu’on touche rarement du doigt. J’utilise une langue peu analytique mais au contraire très concrète, spontanée (…). Une langue surprenante pleine de ruptures, de mots qui fonctionnent comme des images, des métaphores. Mes personnages n’ont pas une manière de parler « normale », leurs pensées sont toujours interrompues, coupées et leurs mots avec…
Extraits de l’entretien réalisé avec Pierre Yves Chapalain et Patrick Lardy pour le Journal du Nouveau Théâtre.