Le Président raconte le vacillement du pouvoir tout puissant d’une présidente et d’un président, révélant une fêlure qui va lézarder ces deux personnages, dévoiler leur folie.
Dans une ambiance insurrectionnelle, le couple présidentiel vient d’échapper à un attentat qui a emporté un colonel et le chien de la présidente. De ce point de départ, Thomas Bernhard développe sa pièce en deux longues parties quasi monologuées, la première centrée sur la présidente et la deuxième sur le président.
Dans un style répétitif à l’obsession, la présidente commence par jouer une comédie du pouvoir sous toutes ses formes, mettant en scène son chien mort et Madame Gai, sa femme de chambre. Elle tente de sauver les apparences mais prise par sa névrose, elle dévoile à petites touches puis de la manière la plus crue ses peurs, ses haines, sa médiocrité, celle de son mari. Les masques tombent un à un, révélant successivement la terreur d’être tués (peut-être même par le fils passé aux anarchistes), la haine du peuple et de la liberté, sa répugnance à l’égard du président, sa fascination ambiguë pour l’aumônier intellectuel, et enfin la maîtresse du président que celui-ci va retrouver à l’étranger. Dans cette exhibition sans retenue de la déchéance du couple présidentiel, tour à tour risible, troublante, sordide, la présidente montre aussi quelques accès de clairvoyance sur sa condition, le décalage entre l’apparence de son pouvoir et la réalité de sa médiocrité. Au terme de cette première partie, elle aura joué son rôle de révélatrice, celle par qui les masques tombent et le scandale de la déliquescence du pouvoir s’expose.
La deuxième partie se déroule à Estoril, au Portugal, dans un pays pas encore sorti de la dictature, une société encore figée dans les “contes de fée” du début du siècle, un rêve de dictateur déchu. Placé par Thomas Bernhard dans le cadre d’un somptueux hôtel, le Président peut se laisser aller devant sa maîtresse actrice à sa comédie du pouvoir, puis à des réflexions sur l’art et la politique. Il commence par une apologie de lui-même et de sa maîtresse, présentés comme des héros, puis il s’abandonne à la détestation de sa femme, de ses deux amants, l’aumônier et le boucher, et à des confidences sur son ascension sociale à la force du poignet. Là également, les masques vont implacablement tomber et révéler un homme avide de pouvoir, tendu par la volonté de le conquérir et puis de le garder. Les éclats de lucidité sur le pouvoir qui aliène ceux qui le détiennent, sur le peuple, sur l’histoire se succèdent, souvent avec une grande pénétration. La tragédie annoncée du fils parricide se met en place.
Une scène très courte conclut la pièce, celle de l’enterrement en grande pompe du Président. Le tableau est pratiquement muet, seuls les croque-morts parlent, solennité, rituels du pouvoir. Le corps est exposé sur un catafalque, au son d’une marche funèbre, suivi de la présidente, du gouvernement, du corps diplomatique et enfin du peuple lui-même. L’apparence du pouvoir est rétablie, le peuple est à nouveau rentré dans les rangs. Tout a changé, rien n’est changé.
Mais il y a dans Le Président une présence permanente et qui échappe à toute tentative de résumé, une réalité mystérieuse et profonde qui court dans les failles et les fêlures des deux personnages principaux, entre leurs obsessions ressassées, et finit par nous toucher au travers de ces souterrains obscurs qui sont nos soubassements. Essayons de l’approcher par une question : pourquoi le désir de renverser la figure du - pouvoir est-il si vivace et le spectacle de sa déchéance si troublant ?
Blandine Savetier
Comme toujours chez Bernhard, les personnages ressassent de petits détails et de grosses obsessions, dans un style très musical d’ailleurs. Qu’ils soient au Palais ou à Estoril, la présidente et le président sont isolés, coupés du monde extérieur, ils vivent dans un temps qui n’est pas celui du monde. Leur discours obsessif les enferme, ils ne comprennent pas ce qui les a coupés du peuple, l’anarchie qui s’empare du pays, les anarchistes qu’ils voient partout les terrorisent. Ils parlent pour se donner vie et contenance. (Toute ressemblance avec des personnages existants est fortuite et complètement éloignée de ma pensée, je le précise pour les esprits mal intentionnés qui voudraient me faire commettre un crime de lèse-majesté.)
Mais les futilités des discours de la présidente et du président sont trompeuses. Au détour de ces ressassements, ils ont de grands éclats de lucidité, ils pulvérisent les
apparences, ils dévoilent de la manière la plus crue leur déchéance. Ils ont aussi des grandes pensées sur les hommes, la politique, l’histoire.
Chez Thomas Bernhard, les personnages jouent avec les masques, ils les ont, les enlèvent, les mettent et les reperdent. On ne sait pas si les personnages sont maîtres de ces jeux
et de leur parole ou s’ils se laissent dire par cette parole qui leur échappe, s’ils tombent les masques ou s’ils sont dévoilés par les masques qui tombent. C’est l’essence même
du jeu dans le théâtre et ce jeu est d’une grande vitalité dans Le Président. Avec toutes leurs névroses ou leurs psychoses, leurs excès ou leur médiocrité, ces
personnages sont terriblement vivants. Ils nous renvoient quelque chose de notre humanité à tous, nous rions de leurs facéties ou de leur vanité, nous sommes saisis par la
tragédie du fils passé aux anarchistes et qui va -peut-être- tuer le père, nous sommes troublés -profondémentpar leur déchéance.
Contrairement à ce qu’on dit parfois, le théâtre de Thomas Bernhard n’est pas un théâtre du néant et du désespoir. Le néant guette les personnages, il est présent, mais une vitalité immense est aussi présente. Il y a du jeu, du rire, de la farce, de la tragédie, toute la matière du théâtre.
D’abord il y a notre rapport ambigu à la figure du Président, ou du Roi, celle de la figure paternelle du pouvoir. Deux pulsions inverses nous traversent, à des degrés divers suivant notre constitution psychique, le désir de bousculer la figure du pouvoir et le trouble de voir celle-ci sombrer dans la déchéance. La figure paternelle du pouvoir, c’est le père de la famille patriarcale, le père que nous avons tous eu. C’est aussi au niveau politique, le président ou le Roi. Nous connaissons tous les mouvements contradictoires, le balancier qui a traversé la société française lors des évènements de mai 68, le désir de balancer l’ordre ancien, suivi de la restauration d’avant la peur du chaos. J’ai été fascinée dans les lectures récentes, de trouver un pendant à cela dans la fuite de Louis XVI à Varennes. Le Roi, déguisé, arrêté par la populace, humilié, contraint de revenir à Paris, perd toute sa crédibilité et c’est la fin de la royauté malgré les efforts désespérés d’une partie des révolutionnaires pour le sauver, terminer la révolution. Dans les mythes aussi, on ne regarde pas impunément la nudité - au propre comme au figuré -, de la figure du pouvoir, sa déchéance. Dans la Bible, le fils de Noé, Cham, regarde son père ivre et nu, il veut le montrer à ses frères et il est maudit.
Le deuxième élément qui m’a passionnée dans la pièce est le théâtre, l’omniprésence du théâtre dans cette pièce de théâtre. J’ai parlé des masques - au figuré - qui se mettent et tombent. La Présidente est devant son miroir et elle se maquille, elle aime le théâtre et joue parfois des scénettes. (J’ai d’ailleurs découvert que Marie-Antoinette, la Reine, aimait le théâtre et qu’elle a même fait scandale parce qu’elle s’était mise en tête de jouer le rôle de Rosine dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais.) La maîtresse du Président est une actrice ratée. Il y a du jeu, de la farce, de la tragédie dans cette pièce, avec un parricide qui flotte dans l’air. Rarement Thomas Bernhard a autant mis en scène le théâtre que dans Le Président.
Ce sont les deux grands thèmes à partir desquels je vais faire travailler les comédiens et bâtir la mise en scène. Cela ne se passe pas à un niveau psychologique. Cela n’est pas non plus grandiloquent au premier degré. Il faut de l’ironie, de la distance et le brin de folie tapi derrière les structures conscientes.
Blandine Savetier